Note de l'auteur

J’ai quitté le travail de policier que j’ai exercé seize ans. Mais je n’ai pas démissionné. Démissionné aurait été de me taire et accepter l’inacceptable. Pourtant s’éloigner d’une organisation corporative n’est pas une chose facile. Je me sens déloyal. J’abandonne des frères d’armes. Mais c’est parfois un devoir que de partir. J’ai refusé d’être complice d’une gestion démodée de la police ; d’être complice d’une vision très réductrice de cette institution, de n’y voir que le bras armé de l’état. Un principe qui est aujourd’hui inadapté aux enjeux majeurs qui attendent les sociétés démocratiques, alors que la sécurité est nécessairement un paradigme à insérer dans une démarche globale de vie en communauté, de plus en plus urbanisée. J’aime ce métier. J’ai refusé les compromissions qui m’étaient suggérées. Le policier est soumis à des prises de risques importantes. Il est une sentinelle. Il a droit au respect. Une réforme complète du management, spécifiquement des ressources humaines, serait un signe clair des directions, tant politiques qu’institutionnelles, de la considération qu’elles portent à leur personnel. L’absence de vision managériale m’a mis en porte-à-faux avec les expertises européennes et nord-américaines faites à ce jour, me concernant plus spécifiquement, à propos de police de proximité et des Droits humains. C’est l’absurdité d’une situation où des policiers se démènent individuellement avec très peu de moyens ; se démènent sur les questions de sécurité, de lutte contre toutes formes de discriminations, recrutent et forment ; alors qu’en réalité, de véritables réformes d’entreprise ne sont pas conclues, pire, peuvent être banalisées par ceux qui pourtant doivent faire preuve d’imagination organisationnelle et de responsabilité de chefs d’entreprise. C’est arrogant. C’est autosuffisant. C’est décevant. Les policiers ont le sentiment que leurs hiérarchies effleurent les vraies questions. Ils sont les premiers à en souffrir. La société civile n’y échappe pas, bien au contraire. Le déni fait craindre le pire. J’ai peur en tant que policier. J’ai peur en tant que citoyen. La police n’appartient non pas à quelques élus, mais aux citoyens. La démocratie défend cette forme de loyauté : le citoyen avant la fonction. Mon départ n’est pas lié à des conflits de personnes, mais à un fonctionnement structurel qui peine à se renouveler. Ce qui a aussi pour conséquences que les policiers sont fatigués d’être perçus par une partie de la population, notamment les jeunes, comme une bande rivale qu’ils combattent. Les policiers veulent retrouver leur place, leur métier, une démarche qui ne fera pas l’économie d’une révision complète du fonctionnement organique de l’institution policière, plus en cohérence avec les nouveaux enjeux d’une société plurielle, mobile et globalisante. J’ai réalisé qu’en définitive mes analyses rejoignaient celles d’experts reconnus qui n’arrivaient pas à pénétrer l’organisation policière. C’est bien d’observer, de réfléchir et de faire thèse, mais il est plus important encore de réaliser. Qu’est-ce qui rend mon Corps de métier si imperméable au changement ? Cela m’a amené à me questionner longuement sur l’incapacité des directions à accueillir de nouvelles idées. Cela m’a également amené à m’interroger sur le sens à donner à des expertises valorisées par des colloques, des conférences ou devant des médias, sans que soit abordé le fond du problème et en refusant systématiquement le changement, si ce n’est quelques actions cosmétiques, comme le remplacement des uniformes ou de nouvelles sérigraphies sur les véhicules de police. Un collègue qui travaille dans une banlieue française sensible m’a fait remarquer qu’il avait reçu une nouvelle arme à feu, me disant qu’il s’agit bien là de la dernière de ses priorités, étant en manque de tout, notamment de personnel, de formation, de matériel de transmission et d’informatique, ou encore d’outils d’analyses pour la compréhension des événements et pour tenter de résoudre des conflits sociaux. J’accuse. Ce n’est pas un hasard. C’est n’est pas une fatalité. Je pense même qu’il pourrait s’agir d’une stratégie de soumission. Je suis policier. Je ne suis pas manager. C’est pourquoi devant ce problème à mes yeux inextricable, je me suis souvenu de cette métaphore du nœud gordien qui mit au défi Alexandre le Grand. Incapable de défaire le nœud, celui-ci le trancha d’un seul coup d’épée. N’imaginant pas agir de la sorte, même symboliquement, je me suis adressé à Monsieur Frédéric Maillard, et lui ai demandé une évaluation et surtout quelques propositions face à cette situation. Une situation qui m’a amené à quitter la police puisque je n’envisageais plus de possibilités d’évolution. Alors même que la Police cantonale genevoise manque de candidatures et que ses effectifs sont insuffisants. Monsieur Frédéric Maillard m’avait suggéré que la pluridisciplinarité pouvait, entre autres, servir à résoudre certaines défaillances que j’ai observées. C’est pourquoi aujourd’hui je lui ai soumis mes questions et je l’ai interrogé sur cet état de crise à la police.