Préface

David Hiler
Président du Conseil d’Etat de la République et canton de Genève

Un policier parle de son expérience. Sans précautions oratoires, il dit ce qu’il a vécu, ce qu’il a ressenti. Il évoque ses frustrations et ses inquiétudes. Un expert en management analyse finement son parcours, en s’appuyant sur son expérience de formateur dans le cadre de la police genevoise. Le témoignage est subjectif, bien sûr. D’autres policiers, certainement, auraient apporté une vision différente. Mais les enjeux cruciaux et le malaise décrits par les deux auteurs se seraient de toute façon révélés.

Depuis quelques années, le métier de policier est devenu beaucoup plus ardu et plus pénible. Dans notre monde globalisé, les forces de l’ordre ont affaire à des mafias ou à des bandes d’origines diverses qui viennent à Genève pour cambrioler, vendre de la drogue ou se livrer à d’autres activités criminelles. Bien organisées, violentes, ces bandes sont difficiles à infiltrer et disposent de tous les avantages du développement des télécommunications et de l’informatique. Internet a ouvert de nouveaux champs d’action aux activités criminelles. Les réseaux pédophiles en font usage, au même titre que des escrocs patentés. Parallèlement, les forces de l’ordre doivent encore faire face à la multiplication des incivilités, des rixes, des rackets et des vols en pleine rue, hélas souvent commis par des jeunes gens en rupture totale.

Dans ce contexte, comme le relèvent justement les auteurs, l’amélioration de la formation et l’élargissement des compétences jouent un rôle décisif. Confrontés en permanence au « tourisme criminel », les policiers doivent garder la capacité de ne jamais céder à l’amalgame avec la population étrangère résidente (40% de la population totale, 50% de la population active), qui n’a strictement rien à voir avec les gens peu recommandables qui viennent à Genève dans le seul but de perpétrer des actes criminels. Dans une société qui souffre d’une crise des valeurs, une petite minorité de jeunes a perdu ses repères; la fameuse peur du gendarme s’est estompée. Les quolibets et les arrestations difficiles exigent des agents de la force publique une maîtrise de tous les instants pour que jamais le policier ne s’avilisse en tombant au niveau de celui qui lui résiste ou le provoque.

Yves Patrick Delachaux et Frédéric Maillard insistent à juste titre sur le pouvoir que la société a confié au policier et la très lourde responsabilité qui en découle. À la police, comme dans les entreprises et comme dans les autres services de l’Etat, le savoir-être est devenu fondamental. Une place croissante doit donc lui être réservée dans la formation. Au cœur du savoir-être, il y a la personnalité du gendarme, sa maturité émotionnelle, sa capacité à gérer le stress et à rassurer la population. La pratique du métier contribue, certes, à forger une personnalité; mais le policier doit aussi pouvoir disposer d’autres outils pour progresser.

Les auteurs insistent aussi sur la diversification des compétences, et donc du recrutement nécessaire au bon fonctionnement de la police. Avec le développement de la cybercriminalité et des escroqueries financières; au vu encore des outils de plus en plus performants dont dispose la police scientifique, popularisée et idéalisée dans une série policière bien connue, chacun comprend la nécessité pour la police de disposer d’experts dont le recrutement répond évidemment à des règles différentes de celles qui prévalent pour la majorité du corps de police.

Cette expertise est également nécessaire dans des secteurs-clés comme les services financiers et les ressources humaines. Ceux de la police ont défrayé la chronique, avec des conséquences négatives pour son image. La leçon à en tirer est évidente: ces services doivent être confiés à de véritables professionnels, disposant de la formation nécessaire, et ne peuvent plus être le réceptacle de policiers souhaitant obtenir une promotion ou quitter le terrain. Le même constat vaut pour la communication ou l’organisation de la formation initiale et continue.

L’autre problématique soulevée par les contributions de Yves Patrick Delachaux et Frédéric Maillard est celle de la qualité du management, et en particulier celle des cadres supérieurs, fortement « challengée » par la base. Ce défi est posé à toutes les administrations publiques. Assumer la responsabilité d’un grade élevé dans la police exige une compréhension permanente de l’évolution d’une société de plus en plus complexe pour adapter rapidement l’action et l’organisation de la police aux nouvelles nécessités, qu’il s’agisse de prévention ou de répression. C’est aussi développer la collaboration nécessaire avec d’autres acteurs des collectivités publiques, responsables d’écoles, éducateurs de rue hors murs, etc. Pour l’ensemble des gradés, le maintien d’une attitude fondée sur les exigences qu’une société démocratique a le droit d’avoir à l’égard de la police doit toujours primer, afin que ce corps conserve le caractère profondément républicain qui doit être le sien.

La question de la sécurité s’est imposée lors des élections cantonales de l’automne 2009. La criminalité a augmenté et la police n’arrive plus à faire face, parce qu’elle manque cruellement d’effectifs. Pour assurer sa mission, elle aurait besoin de 150 hommes ou femmes supplémentaires. Cette pénurie n’est pas la conséquence de restrictions budgétaires, mais bien de décisions inappropriées prises dans le passé par l’autorité politique ou par la direction de la police. Le maintien d’une dictée – qui aurait mis en échec bien des universitaires – comme mode de sélection a été particulièrement nuisible. Et ce n’est qu’en 2009 que la dictée a été remplacée par un test de français plus adapté. La gestion des horaires (le fameux ordre de service Spoerri) a coûté l’équivalent de 40 postes par année, qui ont fait défaut sur le terrain ; le maintien d’un âge de retraite (30 ans de service) non-conforme à la nouvelle législation fédérale a eu pour conséquence que les recrutements effectués ont à peine compensé les départs à la retraite ; le travail pour rendre la profession attractive pour les jeunes femmes a été notoirement insuffisant, privant la police d’un élargissement de son bassin de recrutement – rendu par ailleurs singulièrement étroit par la primauté de la population étrangère au sein de la population active genevoise.

Récemment, le Conseil d’Etat a adopté un projet de loi et une série de mesures visant à réorganiser la police : la police de sécurité internationale (PSI) sera englobée dans la gendarmerie et ses agents jouiront du même statut ; des agents de sécurité seront engagés pour les tâches qui n’exigent pas la qualification de policier ; l’horaire de base du policier sera de quarante heures, et non plus de 36, et la retraite sera fixée à 58 ans conformément au droit fédéral. En échange, le policier verra sa classe de fonction améliorée et aura droit à la progression des annuités en vigueur dans le reste de l’Etat. L’horaire flexible devrait enfin permettre de diminuer le nombre des heures supplémentaires. La police scientifique sera centralisée, les services financiers et les ressources humaines professionnalisés.

D’autre part, les nouvelles compétences accordées aux polices municipales permettront un important développement de la police de proximité. La qualité collaboration entre la police cantonale et les polices municipales sera déterminante dans le succès contre la lutte contre l’insécurité.

Le parlement aura-t-il le courage d’entreprendre la réforme globale que le Conseil d’Etat lui a proposée ? Je l’espère sincèrement. Si cette réforme peut être menée à son terme, elle n’atteindra cependant pleinement son but que si les différents constats et suggestions de Yves Patrick Delachaux et de Frédéric Maillard sont pris en compte. Dans notre société, la qualité compte au moins autant que la quantité.