Policier, gardien de la paix? (Extrait 1)

Nos sociétés sont-elles en paix ?

« Le terme de gardien de la paix est trompeur : il suppose que nos sociétés sont en paix par nature et que cette paix doit être défendue. » Fabien De Geuser

Comme le fait remarquer le Professeur De Geuser dans l’avant-propos du volume 67 de la Revue Économique et Sociale : « Ceux-ci ne sont pas les gardiens de la paix mais les agents d’une construction quotidienne d’une paix qui ne peut être conçue que comme un objectif (une utopie ?) à viser et pas un état à préserver. Cela renverse la perspective : ils ne sont plus des gardiens mais des constructeurs.»

Alors, pourquoi avoir rendu cette appellation « Gardien de la Paix » si coutumière ? Sans doute, parce que nous nous résignions à placer nos espérances de paix dans les forces de police. Une délégation qui nous arrange. C’est ce que nous pouvons affirmer, après avoir expertisé les mécanismes qui « fabriquent » la démocratie d’un État de Droit. Cette lente fabrication démocratique est représentée dans un modèle d’observation que nous nommons Cité sociologique. Ce modèle schématique présente une première étape dans la naissance visible d’un Mouvement social, syndical, politique (citoyen), politisé (partisan), d’usagers ou de consommateurs. L’étape initiale Mouvement est d’abord une revendication qui se dresse et se fait voir, à l’image d’une caravane, réunissant plusieurs personnes dans une dynamique commune. Ces personnes se mettent en chemin et en quête d’aboutir. Elles ne font pas l’unanimité. C’est pourquoi elles se confrontent très vite au débat public. Ce lieu de Débat, deuxième étape, dans l’ordre des apparitions, est révélé par différents médiums, tels que les médias eux-mêmes, interprètes et supports d’information et/ou de communication, mais aussi par des campagnes politiques et politisées occasionnées par l’initiative populaire (suisse) soumise à votation. Ce sont autant de forums, de débats contradictoires et de politisations participatives qui renforcent ou non la légitimité de la cause défendue par le Mouvement. L’un des exemples les plus frappants reste l’appel lancé par l’Abbé Pierre à la radio, en hiver 1954, à Paris, en faveur des personnes démunies et sans logements. Un formidable élan de solidarité mobilise alors la France toute entière. C’est au cours de cet hiver, d’une extrême rigueur, que l’Abbé Pierre et son mouvement Emmaüs se font connaître à l’opinion publique. Une nation prend alors conscience de l’aide qu’elle doit aux innombrables sans-logis, qui dorment dehors par moins 20 degrés. Un État est placé devant ses responsabilités par le cri d’un seul homme. Ce n’est pas une goutte d’eau dans l’océan, c’est une goutte d’eau qui soulage des mourants de soif. On ne peut pas mieux faire. Un mois après cette vaste mobilisation initiée par l’Abbé Pierre et appelée en son temps l’« insurrection de la bonté », le Conseil des ministres lance un plan d’urgence pour la construction de 12’000 logements. Le Débat est donc un lieu de transformation et de régulation qui conduit le mouvement à la mort s’il ne parvient pas à convaincre de son utilité publique ou de son universalité, ou bien, le conduit, comme nous venons de le voir avec l’exemple du citoyen Pierre, vers l’État qui l’assimile en une nouvelle loi, en un décret ou toute autre manifestation de soutien. L’État devient alors ce troisième et dernier organe ; cette dernière étape, celle de l’aboutissement.