Présumé non coupable, des flics contre le racisme (Extrait 2)

Migrants et Immigrés

Si l’on veut réfléchir sur les thèmes du racisme et discrimination on ne fera pas l’impasse d’une interprétation des problèmes vécus par les personnes migrantes, résidents d’origine étrangère ou jeunes issus de l’immigration. Je regrette que les débats soient de nos jours très orientés sur l’appartenance religieuse, nationale ou ethnique, sans toujours tenir compte des difficultés sociales et d’intégration.

Entendre des propos comme « la France tu l’aimes ou tu la quittes » (propos que l’on peut reprendre au compte d’autres pays par ailleurs), démontre de la part ceux qui tiennent de telles paroles une méconnaissance absolue des problèmes citoyens et de sécurité. Pourtant ce sont ceux-là même qui agitent le spectre criminel et qui promettent l’ordre et l’intégration des valeurs européennes. Ils confondent la sécurité de l’action sécuritaire. Les débordements vécus dernièrement dans les banlieues françaises sont particulièrement significatifs. Il ne doit pas être question d’une opposition entre la société citoyenne et nationale et l’immigré. Il y a des projets communs qui doivent être assumés ensemble. Bien malheureusement depuis plus de vingt ans des signes concrets d’un malaise d’une citoyenneté mal définie et parfois bafouée par les administrations ont permis des zones de non droits de se développer. A gauche ou à droite, le bilan est amer. Autant pour les sociétés qui ont été jusqu’à peu considérées comme des exemples d’intégration, je pense à l’Angleterre, leur communautarisme. Chaque communauté vit sur elle-même – Je tolère l’autre pour autant que je n’ai rien à faire avec lui – Le réveil est brutal. Dans l’incapacité de travailler ensemble les problèmes sociaux, l’on en arrive parfois à construire des murs pour isoler un quartier comme c’est le cas à Padoue en Italie, ou par gain de « paix », les tours occupées par les immigrés du quartier de Via Agnelli ont été isolées du reste de la ville par un mur bétonné. On réinvente à chaque fois le ghetto.

Mais cela est également vrai dans l’autre sens. Je rencontre trop souvent des migrants et des immigrés qui ont intégré une représentation négative de la police, ont perdu toute confiance et s’interrogent sur l’État de droits : « … ils nous foutent à poil dans la rue parce qu’on est noir ! » ; « … comment voulez-vous que l’on ne généralise pas, ils font bien ça eux ! » ; « … pour moi un flic s’est quand même un type un peu raciste ! », la liste est longue de ces remarques. Je me suis rendu compte que l’appréciation des méthodes policières était toujours en relation avec l’histoire de vie des personnes : « … c’est sûr, jamais j’irai dans un commissariat déposer plainte, chez moi les policiers, ça crée plutôt plus de problèmes » ; « … quand je vois une patrouille de police, je change de trottoir ou je fais demi-tour ». Et les histoires sont multiples, il peut s’agir d’histoires vécues dans d’autres contextes politiques, d’autres pratiques policières, il peut s’agir de projets migratoires, départ voulu et organisé, ou au contraire inattendu et désorganisé, il peut s’agir des processus d’intégration ou de non intégration des personnes d’origines étrangères ou encore d’histoires de jeunes issus de l’immigration.

Toutes ces histoires réintègrent la personne dans son individualité, il est alors plus question d’appartenance ethnique, « d’ethnicité », pour seulement expliquer les comportements parfois déviants. Il s’agit de processus d’intégration sociale.

Didier Bigo fait remarquer que l’on a passablement modifié les moyens et les cibles des contrôles en « ethnicisant » certains des critères pratiques de surveillance (distinction entre les étrangers non communautaires et les membres de l’Union européenne, par ex.), ce qui n’est pas sans poser problème quant aux libertés publiques précise-t-il. Il nous fait remarquer encore que pour anticiper et prévenir les risques, encore faut-il savoir distinguer une menace d’une transformation sociale, faute de quoi tout changement est perçu comme dangereux. Ce constat interpelle l’équilibre fragile des interventions a priori, des systèmes préventifs, qui peuvent avoir tendances à l’excès de catégorisations et stéréotypifications.

Quand j’interviens dans des débats ou lors de formations organisés par des associations communautaires, j’observe que les participants sont souvent bien informés sur les aspects juridiques et ont intégré les engagements en matière de droits de l’homme des démocraties occidentales (leurs attentes sont souvent immenses, sujettes de discordes dès que sont abordées les mesures de sécurité), par contre les pratiques policières demeurent obscures : « … le flic qui nous contrôlait, nous posait des questions trop personnelles, ça c’est sûr il insistait parce qu’on était étranger » ; « … son collègue avait un main sur son arme, comme si on était des tueurs » ; « … pourquoi ont-ils embarqué mon fils au commissariat, ils s’acharnent toujours sur nous autres » ; « … ils n’ont pas le droit de nous fouiller ! » ; « … l’autre enfoiré, il me dirigeait le faisceau de sa lampe de poche dans les yeux ». Ces espaces d’échanges, il y en a bien trop peu, permettent l’information sur le cadre de l’action de la force publique, par exemple les raisons d’une fouille de sécurité , les raisons pour lesquelles une patrouille décide de poursuivre le contrôle au commissariat, celles pour lesquelles le coéquipier assure la sécurité (par ex. dans les patrouilles en binôme, le deuxième se tient en retrait la main sur la crosse l’arme à l’étui afin de prévenir des actions dangereuses). Ces échanges permettent de comprendre les raisons des agissements des policiers et de ne plus les prendre comme des agressions préméditées. Ces espaces permettent aussi de mettre en question ce qui peut être un code « culturel », ou de ce qui est de nature humaine, plus « universelle ». Un exemple : Un soir un père africain explique qu’une patrouille de police a raccompagné son fils, qui avait quitté fâché le domicile quelques heures auparavant. Il était tard et les policiers ont contrôlé le jeune dans la rue. L’affaire est banale, toutefois s’est envenimée quand un des policiers a sérieusement sermonné le père devant son enfant, lui expliquant qu’ici les parents de pouvaient pas gifler leurs enfants « qu’il n’était plus en Afrique, que l’Europe était civilisée ». Le père ne pouvait pas perdre la face de cette manière. Humilié, il s’est « accroché » avec les policiers. Lors du débat, la question a été soulevée si les policiers étaient seulement conscients que « l’appartenance » africaine du père n’était pas dans ce cas les raisons de vexation. Le père explique que l’éducation est une priorité pour lui et qu’il ne permet pas que son autorité soit mise en cause devant son fils : « …est-ce seulement africain ? Si oui, alors ça explique pourquoi je vois tous ces jeunes dehors et qui répondent mal aux adultes », faisait-il remarquer.

Au contraire, quand l’intervention policière ou l’accueil dans un service administratif sont professionnels et respectueux, l’impact sur l’individu et sur la communauté est immense. Il m’est parfois donné d’entendre des discussions exaltées à propos d’un contrôle qui a été effectué avec sérieux et respect de la personne, que l’appartenance ethnique ou la couleur de la peau n’avaient pas été la raison du contrôle. L’impact est fantastique. L’action coercitive est vite exposée, pour laisser la place à l’action du service d’ordre, de la sécurité, de la liberté de chacun.

Il s’agit d’une action de réparation qui honore la force publique. Tout comme toute action respectueuse et professionnelle honore le corps de métier tout entier.