Présumé non coupable, des flics contre le racisme (Extrait 4)

Discrimination étroite, un exemple de glissement

L’intervention est annoncée pour une bagarre importante devant un cinéma d’un quartier sensible. Une patrouille composée de trois agents, un stagiaire, deux policiers, avec respectivement 10 ans et 18 ans de service, se rend sur les lieux. Sur place trois jeunes gens, typés maghrébins, se disputent avec une femme, typée européenne. Les trois jeunes sont immédiatement « serrés », et conduits par une patrouille au commissariat. La femme ne souhaite pas déposer plainte, et disparaît. Les jeunes gens crient à l’injustice. Ils sont déclarés en contravention pour les insultes qu’ils profèrent à l’encontre de la police. Plus tard, un témoin, venu de son propre chef au commissariat, expliquera qu’il ne comprend pas le comportement de la police dans la mesure où c’est la femme qui, en passant devant les jeunes gens, les a bousculés en les insultant. Aucun agent n’avait questionné les jeunes, ni les témoins. L’identité de la femme n’a pas été relevée.

Lors de l’approfondissement de cette situation en atelier, il se dégage curieusement que le stagiaire a été le seul à se questionner sur la qualité de l’intervention. Il a par ailleurs demandé pourquoi la femme n’avait pas été interrogée, pourquoi seuls les trois jeunes gens avaient été interpellés. Le policier le plus âgé, chef de patrouille (c’est lui-même qui a rapporté le récit quelques jours avant la formation et qui a donné les clefs de compréhension) avait quant à lui immédiatement préjugé de l’agressivité des jeunes. Il nous dit : « … dans 80 % des cas je n’aurais pas fait faux, mais par manque de chance cette fois-ci j’me suis planté ! ».

Les participants aux ateliers de formation relèvent cinq phases distinctes. La première phase est celle de la communication de la réquisition et le déplacement de la patrouille. La Centrale d’alarme annonce une bagarre, le véhicule de service se déplace en urgence, l’attention est portée sur la circulation, aucune parole n’est prononcée par les trois policiers, hormis pour annoncer au conducteur un risque éventuel. Les agents sont préparés à affronter un danger, concentrés « … combien seront-ils ? Seront-ils armés ? Sommes-nous couverts par d’autres patrouilles ? ». Intervient la seconde étape avec l’arrivée sur place où la situation se présente ainsi : trois jeunes gens se disputent avec une femme, il n’y a pas de bagarre apparente, pas de blessé. Le policier le plus âgé (copilote) sort le premier du véhicule, suivi du stagiaire, le conducteur reste dans la voiture et annonce à la Centrale d’alarme qu’il n’y a pas de danger, que des patrouilles en renfort sont inutiles. Les badauds s’écartent, les policiers sont observés et un climat de tension est perceptible. Le stagiaire laisse l’initiative au plus ancien, qui s’approche immédiatement des jeunes gens en s’interposant entre eux et la femme. Il tourne le dos à la femme et fait face aux jeunes, exigeant le calme. Puis il demande leurs papiers d’identité. En troisième lieu, les jeunes gens sont interpellés (entre-temps la femme a quitté les lieux). Les jeunes gens sont palpés (fouille sommaire pour vérifier qu’ils ne sont pas armés). Ils sont menottés. Leur identité est vérifiée. Un véhicule de transport est demandé pour les évacuer au commissariat le plus proche. Dans les locaux de la police, les trois jeunes réclament des explications, provoquent les policiers. Ils se plaignent d’abus de pouvoir, soutenant qu’ils sont contrôlés parce qu’ils sont jeunes et typés maghrébins. Après une vérification informatique (les jeunes gens ne sont pas connus, ni recherchés), ils sont déclarés en contravention et priés de quitter les lieux. Ils quittent les lieux en assurant qu’ils déposeront une plainte. Entre-temps, un témoin fait savoir que la femme, très énervée, avait agressé les jeunes gens qui se trouvaient, parfaitement calmes, sur le trottoir. On arrive à ce qui est identifié comme la quatrième phase, lorsque la mère d’un des jeunes gens qui contacte la police par téléphone et demande des explications. Le plus ancien de la patrouille lui explique la situation, ajoutant qu’elle devrait surveiller son fils. La mère se fâche, assure qu’elle n’en restera pas là. Le policier s’énerve, explique qu’il ne fait que son métier, et qu’il ne s’agit en définitive que d’un contrôle de police. La contravention est maintenue. C’est alors la cinquième et dernière séquence où, suite à une lettre de plainte manuscrite, les policiers devront répondre à l’accusation de « racisme ». La mère soutient que la police n’aurait jamais agi de cette manière s’il s’agissait de jeunes « typés » européens. Elle ajoute que son fils, étudiant, est trop souvent la victime de contrôles de « faciès ». Après enquête, l’état-major de la police répond que rien n’est à reprocher aux policiers.

Cette expérience est emblématique du caractère banal et routinier du travail de la police (patrouille), elle est symptomatique des biais qui sont induits par la répétition et donc de l’application, à priori, d’une discrimination. La routine est bien souvent le moment où peut s’immiscer la discrimination, on imagine aisément une situation ressemblante dans un bureau du service des étrangers ou dans une cour d’école.