30
juin
2017

Campus le Journal de l’Université

Quand la police fait sa mue

Vincent Monnet

Alors qu’un brevet unique en matière de formation des policiers vient d’être introduit au niveau national, un mémoire signé par le gendarme et romancier Yves Patrick Delachaux dresse l’état des lieux à Genève

Yves Patrick Delachaux est policier depuis 1992. Et il aime son métier. Trop pour ne pas réagir lorsque les critiques fusent, que la grogne monte et que les nouvelles vocations se font de plus en plus rares. Ancien îlotier dans le quartier des Pâquis, ce flic pas comme les autres passe donc depuis quelques années une bonne part de son temps à réfléchir sur sa profession. D’abord dans le cadre d’une expérience de médiation interethnique qui a débouché sur la réalisation du film documentaire Pas les flics, pas les Noirs, pas les Blancs, primé à sa sortie au Festival Visions du réel de Nyon. Ensuite, en tant qu’écrivain, avec la publication remarquée d’un roman intitulé Flic de quartier en 2003. Enfin, en tant qu’étudiant au sein de la Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation, où il vient de boucler un mémoire de licence intitulé Œuvrer pour la formation des policiers. Un travail qui fait le point sur la situation genevoise à l’heure où les premiers détenteurs romands du brevet fédéral pour policiers terminent leur cursus.

Premier constat de cette recherche: l’histoire pèse encore de tout son poids sur le métier de gendarme. Née au XIXe siècle, la police moderne a en effet calqué ses structures et son fonctionnement sur celui de l’armée. Un héritage dont elle a eu beaucoup de peine à se départir, privilégiant longtemps les activités physiques à la réflexion. Sauf que le monde à changé. L’après-guerre, Mai 68, la chute du Mur de Berlin et la mondialisation sont passés par là, provoquant un effondrement des valeurs traditionnelles auquel l’autorité du policier, comme celle du curé ou de l’instituteur, n’a pas échappé. Comme le rappelle Yves Patrick Delachaux, les pouvoirs publics, prenant conscience de l’ampleur de la crise, ont cherché à réagir depuis le milieu des années 90. Outre les discussions engagées au niveau national, qui ont débouché sur l’adoption du brevet fédéral, des mesures ont été introduites à Genève pour pallier les manques les plus criants en matière de formation. Des séances de debriefing et des ateliers de gestion du stress ont ainsi été introduits de façon progressive. «Lorsque j’ai commencé à enseigner au centre de formation des policiers, en 1998, je disposais de quatre heures de cours par année qui étaient essentiellement consacrées à la problématique des populations étrangères, complète Yves Patrick Delachaux. Aujourd’hui, je suis responsable d’un module éthique et droits de l’homme qui s’étale sur près de 80 heures. Même chose pour ce qui est de la psychologie ou des cours de police communautaire. »

La logique qui sous-tend cette évolution part d’un constat simple: 70% de l’activité policière quotidienne est aujourd’hui consacrée à autre chose qu’à des interventions judiciaires. Par conséquent, le gendarme ne peut plus être uniquement considéré comme le bras armé de l’Etat, mais également comme un acteur social à part entière. Appelé à fournir des réponses concrètes et souvent immédiates sur le terrain, il doit par ailleurs disposer d’une formation suffisamment solide pour éviter d’être contraint à des choix arbitraires pouvant être lourds de conséquence autant pour le fonctionnaire que pour la population.

« A Genève, plus de 80% de la « clientèle » des policiers est constituée par des migrants, explique Yves Patrick Delachaux. Sans ouverture ni formation, la réalité du flic, c’est qu’il a l’impression d’être envahi. Dès lors la tentation de faire l’amalgame entre étranger et délinquant devient très forte. La responsabilité des formateurs consiste à expliquer aux futurs patrouilleurs que le monde est plus compliqué qu’il ne peut parfois y paraître, qu’en termes de proportions, le nombre d’Africains qui arrive chez nous reste somme toute relativement faible et qu’ils ne sont naturellement pas tous des trafiquants potentiels. »

De la même façon, il semble essentiel qu’un policier soit en mesure de comprendre ce qui peut se passer dans la tête d’un individu lorsque celui-ci est appréhendé. Certains ressortissants étrangers n’ont en effet connu que des rapports arbitraires avec les forces de l’ordre. Pour eux, l’uniforme est donc souvent synonyme de menace. Comme l’explique Yves Patrick Delachaux, certains agents s’étonnent que les personnes qu’ils interpellent ne les regardent pas dans les yeux. Ils comprennent cela comme une forme de provocation. Mais en réalité, c’est tout le contraire qui se passe: ce comportement trahit davantage de crainte que de défiance. « De par sa position de proximité et son activité dans la rue, le flic assume une position clé, complète Yves Patrick Delachaux. En matière d’intégration notamment, son comportement peut jouer soit un rôle facilitateur, soit constituer un frein durable. C’est une responsabilité trop lourde pour qu’elle dépende de la sensibilité ou de l’intelligence d’un individu.»

Soucieux de ne pas laisser le policier livré à lui-même face aux nouveaux défis que lui impose sa profession, Yves Patrick Delachaux souhaite également qu’une attention accrue soit portée à la formation continue, encore largement déficitaire. De même que le médecin a la possibilité de renouveler ses connaissances tout au long de sa carrière, le policier doit bénéficier de mises à jour régulières durant les trente ou quarante ans de service qu’il sera amené à effectuer durant sa vie professionnelle. Selon l’ancien étudiant, il est en effet illusoire de vouloir doter un policier du bagage professionnel nécessaire à ses trente ou quarante ans de service en se limitant à une année de formation – fusse-t-elle de bon niveau – comme c’est le cas actuellement dans certains service. Il recommande ainsi dans son mémoire de tisser davantage de liens non seulement avec les associations de quartiers, mais aussi avec les organismes responsables de la formation des adultes, les chercheurs en sciences humaines et en sociologie, en Suisse comme dans les Etats membres de l’Union européenne.

Des flics en HES

La formation des policiers a longtemps été laissée à la seule appréciation des cantons. Une époque révolue depuis l’introduction, en 2003, d’un brevet fédéral considéré comme l’équivalent d’un cursus en HES (hautes écoles spécialisées) et calqué sur les directives de Bologne. Comme c’est le cas pour la formation actuelle, il sera ouvert à tout candidat âgé de 19 à 27 ans, de nationalité suisse ou en voie de naturalisation et détenteur d’un certificat fédéral de capacité (ou titre équivalent). En attendant la création d’hypothétiques académies de police pour chaque région linguistique, trois écoles pilote – Neuchâtel, Berne et Saint-Gall – ont été désignées pour faire entrer le processus dans sa phase pratique. Axé davantage sur «la mise en application des compétences acquises» que sur un savoir théorique, cet examen se partage entre une partie écrite une partie orale et des mises en situation par le biais de jeux de rôle. La matière enseignée se répartit entre quatre champ d’études principaux : l’intervention policière, la sécurité et la criminalité (police communautaire), la psychologie policière et l’éthique policière (sensibilisation aux droits de l’homme). Le cursus de base – qui équivaut au titre de policier I – s’étend sur douze mois, avec huit semaines de stage pratique. Il sera ensuite possible de pousser plus loin (policier II), les rangs de policier III et IV correspondant respectivement au niveau du bachelor et du master. Neuchâteloise, la première volée de candidats romands (32 en tout) s’est présentée aux examens en décembre dernier. Les premiers Genevois devraient suivre dès 2006.