30
juin
2017

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Comment éviter les dérapages policiers ?

La police suisse remet en question sa formation. Un gendarme vient d’écrire un mémoire pour justement éviter les dérapages racistes. Yves Patrick Delachaux, impliqué dans les «médiations ethniques», est aussi romancier.

Christine ZAUGG

L’été dernier, la presse quotidienne s’est fait un malin plaisir de dénoncer des dérapages policiers. Untel qui a frappé une personne pendant les Fêtes de Genève, une patrouille qui joue les justiciers et demande à un homme de couleur de payer un CD soidisant volé, des gendarmes qui enterrent la vie de garçon d’un de leurs collègues en organisant une scène où un faux Chicco (l’homme d’origine afro-brésilienne qui cherche le bonheur) est tiré derrière une voiture de police. Une cheffe de Département du justice et police outrée, qui préfère demander des excuses publiques donnant ainsi l’impression à ses hommes en uniforme d’être complètement «lâchés».

Bref, la police genevoise est en plein malaise: on parle de racisme, de dérapages, mais aussi de policiers démotivés, tellement qu’ils en ont marre d’interpeller X fois le même revendeur de drogue… Cette situation démontre à quel point il est devenu indispensable de trouver des solutions.

Mémoire de flic Le policier Yves-Patrick Delachaux ne prétend pas avoir la baguette magique pour résoudre tous ces problèmes, mais il vient tout juste d’écrire un mémoire universitaire.

Vous vous souvenez sans doute de ce gendarme, qui a signé Flic de quartier, un livre qui n’est pas un roman policier, mais bien un «policier romancé» où l’on découvre les Pâquis.
A relever qu’Yves-Patrick Delachaux apparaît aussi dans le documentaire Pas les flics, pas les Noirs, pas les Blancs en 2001 sur le travail de flic de quartier. Alain Devegney du poste de Cornavin était en effet le premier îlotier de la police à s’occuper des ethnies. C’est lui qui est à l’origine de cette médiation inédite entre la police et les communautés étrangères. Yves Delachaux, qui était gendarme a travaillé avec lui. Maintenant c’est au service psychologie de la police qu’il oeuvre tout en donnant des cours sur les problématiques migratoires mais aussi sur les interventions auprès des populations migrantes. Et cet automne, on pourra lire son second roman Flic à Bangkok, une aventure qui rend hommage à tous ces flics en mission à l’étranger.

Problème interne

Yves Delachaux remet donc en question la formation actuelle de la police dans son mémoire universitaire. Il se demande comment il est possible qu’il y ait des dérapages lors d’interpellations, de gardes à vue, mais aussi pourquoi des personnes migrantes se voient refuser l’enregistrement d’une plainte. Non pas qu’il veuille juger ses collègues, mais plutôt pour remettre en question certains préjugés. «Comment se fait-il que de nos jours la formation est encore militaire?» interpelle-t-il dans son mémoire. Par la même occasion il fait une analyse sur le manque d’effectifs mais aussi s’interroge sur le taux de suicide ou d’alcoolisme si élevé au sein de la profession. Tant de questions qui sont analysées du point de vue sociologique.

Dérapages

«Genève a la particularité de vivre avec de nombreuses ethnies, poursuit Yves Delachaux. Tant du côté de la police que des étrangers, il y a malheureusement encore trop de préjugés. Un noir qui se fait contrôler, prétendra être victime de racisme, mais a contrario, des gendarmes ne devraient plus faire des contrôles de routine uniquement sur des gens de couleurs. C’est là où le bât blesse, c’est là où la formation devrait entrer en ligne de compte.» Et Yves Delachaux de poursuivre: «Le policier représente l’Etat. Il ne devrait pas se substituer à la justice et décider de lui-même, par exemple, d’abandonner un suspect dans une forêt parce qu’il sait qu’il ne fera pas de séjour en prison. Maintenant que le métier de policier est breveté, nous espérons que la formation sera plus pointue.»

Problème pas isolé

Les polices française, mais aussi canadienne travaillent également sur l’évolution de la formation. Actuellement, la méthode datant des années 70 est encore trop «militarisée» et l’encadrement fait cruellement défaut. On a tendance à préférer mettre des jeunes recrues au front, et c’est précisément ce manque d’expérience qui provoque des dérapages.
En revanche, les policiers qui «ont de la bouteille» sont moins pris en considération par la hiérarchie. On ne devient pas flic pour avoir du pouvoir, ce n’est pas lui qui peut changer le monde. Un policier doit continuer à mener ses missions, des contrôles, mais il ne doit pas le faire parce que des personnes le dérangent! La police de proximité est nécessaire.
Le métier de gendarme ne se cantonne pas aux arrestations, mais bien à aider la population et résoudre des conflits, comme auprès des personnes âgées par exemple. La politique ne doit pas intervenir dans son travail. Il est évident qu’un inspecteur travaillant aux stups sera confronté à une délinquance étrangère, qu’un inspecteur travaillant pour des délits liés à l’escroquerie sera confronté à des délinquants en col blanc. Chaque brigade doit s’adapter aux ethnies qui font partie de ses enquêtes, mais ne doit jamais pratiquer le délit de sale gueule.»

Difficile message

«C’est donc maintenant au niveau de la formation que le message doit passer. Un policier frustré, indigné parce qu’il constate que la justice ne le suit pas, ne devrait pas avoir d’état d’âme. Et du côté de sa hiérarchie, on ne devrait pas non plus se cantonner à sanctionner, vérifier si les cheveux sont bien coupés, mais plutôt à mieux encadrer les fonctionnaires. On doit aujourd’hui se poser la question de la réelle vocation de policier afin de mieux la comprendre.» La formation policière suisse se retrouve ainsi en pleine mutation.

Et le mémoire d’Yves Delachaux est déjà utilisé dans ce cadre, justement pour effacer toutes sortes de discriminations.

«La formation policière francophone n’a pas changé d’un iota depuis Napoléon, conclut Yves Delachaux. Il va donc falloir faire beaucoup de travail pour que celle-ci évolue et s’adapte à la criminalité d’aujourd’hui.» Ce n’est qu’alors que l’on pourra éviter des dérapages. «L’exemple éloquent c’est lorsqu’un toxicomane, par exemple, va déposer plainte parce qu’on lui a volé son vélo. Il peut se voir renvoyé dans ses pénates…

Chose qui ne se fera pas si c’est monsieur et madame tout le monde qui se plaindront du même délit!» A méditer donc.

Brevet fédéral de policier obligatoire pour les Genevois

Au niveau fédéral, d’ici 2006, tous les nouveaux policiers suisses devront obligatoirement passer un examen fédéral à l’issue de leur formation en vue d’être assermentés et brevetés. Ce nouveau règlement fédéral de l’examen professionnel de policier/policière – rédigé et approuvé en mai 2003 – a été concocté par l’Institut Suisse de police et la commission paritaire de police suisse. Pour quelles raisons? Afin que le métier de policier s’adapte à l’évolution des moeurs. C’est-àdire qu’il est devenu important de nos jours d’avoir une formation dans le domaine de la psychologie et du comportement, de l’éthique et des droits de l’homme. Par ailleurs, ces cours sont dispensésà tous policiers confondus. Aujourd’hui, les formations des trois entités policières se font de manière isolée, ce qui est contraire à nos objectifs.

Ce brevet va aider aussi à resserrer les liens entre les diverses brigades.

Le canton de Berne a été le premier à se lancer dans ce brevet fédéral, le Tessin a déjà passé les examens en mai dernier et les Neuchâtelois en décembre prochain. Pour sa part, Genève l’a introduit cette année et les Vaudois vont prochainement s’y mettre aussi.

Les exigences minimales pour l’obtention de ce brevet sont d’avoir un Certificat fédéral de capacité (CFC) ou une certification équivalente. Par exemple, à la police judiciaire, le 100% des inspecteurs (PJ) a un CFC, voire une formation supérieure, ils sont 90% chez les gendarmes et 88% à la Police de sécurité internationale (PSI). La volonté aujourd’hui, au niveau fédéral, est donc d’unifier les cours qui seront dispensés de manière identique aux trois filières (gendarmerie, PJ, PSI). Si ce brevet est principalement axé sur la psychologie et le comportement, c’est parce qu’il est devenu très important de nos jours que n’importe quel policier, où qu’il soit affecté, ait une formation lui permettant de désamorcer les conflits.