31
mai
2017

Le Temps

La conscience des policiers genevois

Yves Patrick Delachaux, gendarme et romancier, pilote le cours «Ethique et droits de l’homme», destiné aux aspirants.

Fati Mansour

Le Temps

Yves Patrick Delachaux. Le premier est policier. Le second romancier. Le tout était destiné à une autre carrière. Héritier des papeteries Delachaux, il abandonne l’entreprise familiale à 26 ans pour se tourner vers l’uniforme. Sa passion du judo l’avait conduit à fréquenter l’école de sport de Macolin et à rencontrer nombre d’aspirants venus se rompre à la technique de combat. Cet univers plus proche de la rue et de l’action attire ce commercial issu de la bourgeoisie locale. Il entre à la gendarmerie genevoise en 1992 et y accomplit un parcours original.

Antithèse du pandore musclé qui joue de la matraque, le sous-brigadier cite volontiers Louis-Ferdinand Céline, Joseph Kessel ou Victor Hugo. Affecté au poste du quartier chaud des Pâquis – «un bonheur absolu» dit-il – puis dans celui de Rive, ce gendarme atypique, pour ne pas dire un peu égaré dans cette profession, s’investit dans l’îlotage ethnique et la police de proximité.

Il sévit également sur le terrain du roman où il se sert de son second prénom, Patrick. Après Flic de quartier, il vient de sortir Flic à Bangkok. Les aventures d’un agent de liaison envoyé par Europol en Thaïlande sur les traces d’un Occidental mêlé à tous les trafics.

Une fiction qui s’inspire de l’histoire survenue à un collègue français, kidnappé par la mafia de Khun Sa, seigneur de l’opium dont l’organisation règne sur le triangle d’or. Dans ce récit rythmé, il distille aussi son expérience personnelle de policier, recruté par le Département fédéral des affaires étrangères pour surveiller le transport aérien de valeurs par la défunte Swissair en Afrique du Sud.

Aujourd’hui, Yves Patrick Delachaux a laissé tomber la patrouille et l’uniforme pour endosser l’habit de formateur en relations interculturelles et communautaires au sein du service psychologique de la police. Après une traversée du désert – le discours politique d’alors privilégiait l’image du garant de l’ordre public plutôt que celle du gendarme débonnaire – le spécialiste ès quartiers revient en force pour restaurer la réputation écornée d’une institution trop éloignée des citoyens.

En 2005, l’élève dissipé de l’école publique décroche un diplôme universitaire. A 39 ans. Son mémoire de licence, intitulé «Œuvrer pour la formation des policiers», aligne 202 pages sur un sujet désormais prioritaire. Propulsé pilote du module «Ethique et droits de l’homme» dans le cadre du centre qui prépare les aspirants au brevet fédéral, le flic-intello fait de l’apprentissage des jeunes son nouveau sacerdoce. La première volée doit passer ses examens en février prochain. Celle-ci a bénéficié de 88 heures de cours sur les règles de morale et de droit dans un Etat démocratique. En 2004, cette instruction se limitait à quatre heures.

L’enseignant Delachaux milite surtout pour ce qui reste encore un domaine quasi inexistant: la formation continue. «La question essentielle qui se pose aujourd’hui est de savoir comment accompagner un policier durant les trente ans de son service», résume Yves Delachaux. Mis à part pour le tir, il n’y a pas de véritable suivi. Et les quelques journées de remise au parfum, prévues à chaque changement de grade, soit tous les six ans, sont loin de suffire, ajoute-t-il. Même si les choses avancent lentement, «le pied est dans la porte», relève cet optimiste de nature. En clair, le contexte politique est plus favorable et la hiérarchie lui fait confiance.

Intarissable sur le thème de la formation, Yves Delachaux a déjà un angle pour un éventuel doctorat: la capitalisation par l’expérience via la compréhension des dérapages, les valeurs morales et le management d’entreprise. Sollicité par d’autres services de l’Etat lorsque des fonctionnaires explosent face à des migrants, appelés au Tessin lorsque des policiers dérobent des biens dans un centre pour requérants d’asile, le gendarme Delachaux est bien sorti du purgatoire.

Le romancier qui sommeille toujours en lui a aussi d’autres projets. Il y réfléchit et griffonne sur le coin d’une table, dans un bistrot de préférence enfumé. «Jamais à la maison.» Le prochain se situe à Paris, au mythique quai des Orfèvres. Avec une nostalgie à peine dissimulée pour ce temps où policiers et truands vivaient dans le même monde et savaient se respecter.