29
juin
2017

Tribune de Genève

Police état de crise ? Une réforme nécessaire.

« La hiérarchie policière fait preuve d’autisme. »

Laurence Bezaguet

Tribune de Genève

Tout le monde réserve son verdict et croise les doigts. Oui Isabel Rochat a choisi d’être cheffe du Département de la sécurité et de l’environnement. Oui sa tâche est lourde, mais elle saura relever le défi. Certes l’ex-maire de Thônex cherche encore ses mots dans les interviews qu’elles accordent à Décaillet ou à Rochebin – son intervention hier soir au 19:30 sur l’affaire libyenne vaut d’être revue: « aucune faute de la part des policiers et les politiques auraient dû réagir plus rapidement ». Mais, face aux policiers, la libérale, dont le parti a beaucoup bataillé pour rogner les avantages de la corporation, saura, personne n’en doute, tenir les propos empathiques qu’il convient. Bref, une cheffe est née, laissons lui cent jours pour faire ses preuves.

Désignera-t-elle le duo Delachaux Maillard dans son conseil rapproché pour calmer le trouble et recoudre les plaies, dont les policiers du canton souffrent? Des plaies qui sont plus que des bleus à l’âme, si l’on en juge l’analyse sans concession qu’en fait Yves Patrick Delachaux dans «Police état de crise? Une réforme nécessaire» qu’il publie avec Frédéric Maillard et qui passe par une remise en cause de la direction de la police mais aussi par une véritable révolution culturelle [lire ici et là]. Delachaux et Maillard demandent juste qu’on équipe les policiers avec l’arme des droits humains.

Le Vert ministre des finances, David Hiler, signe comme président du Conseil d’Etat qu’il n’est plus depuis mardi la préface de l’ouvrage qui sort ce mercredi 9 décembre. Il y fait preuve de beaucoup d’intérêt pour l’approche humaniste et sociologique du métier de policier. On n’a pas lu un texte aussi fouillé de la part de sa désormais collègue en charge du dossier. Hiler ne se faire toutefois pas trop d’illusions. Face à la criminalité en bande, à la violence des oranges mécaniques d’aujourd’hui, l’approche « tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil » du duo Delachaux Maillard ne saurait être la panacée aux maux de la maréchaussée.

Notre flic de quartier – durant 16 ans – trouve aujourd’hui dans l’écriture de romans à succès et le conseil de films et de séries TV un gagne-pain et surtout un vécu sans hiérarchie militaire au-dessus de lui. Il a achevé un master dans le domaine de la sécurité et est expert fédéral en éthique et droits humains. Elu à la Constituante, Yves Patrick Delachaux est en réserve de la République. Il ne vise ni la place de Bernard Gut qu’Isabel Rochat vient de remercier, ni celle de la cheffe de la police Bonfanti, mais ne dédaignerait une fonction de conseiller.

Yves Patrick Delachaux, 43 ans, et Frédéric Maillard, 44 ans, espèrent bien que leur réflexion, née de leur rencontre il y a cinq ans, ne restera pas sans lendemain. Le livre «Police état de crise? Une réforme nécessaire» parle des flics, de leur vécu, de la hiérarchie, des modèles mentaux qui les gouvernent, des dérives inhumaines qui les menacent. Pas un mot sur les délinquants, la violence institutionnelle, le crime organisé, les réseaux mafieux, la criminalité économique.

Un texte fort néanmoins par sa concision et son propos fondé sur des citations choisies. Des citations de flics en formation, de flics chefs qui entretiennent et reproduisent les pires clichés: « Vous faites ce que l’on vous dit, de toutes les façons on les baisera ! », une citation que Delachaux écrit six fois dans son texte.

Des citations encore de flics démotivés. Démotivés par un système de promotion à l’ancienneté (en cours de révision), par le poids d’un syndicalisme corporatiste anachronique, par un esprit de corps rebelle à la remise en cause intellectuelle. Des flics aussi épuisés par le stress d’être confronté à une société volontiers rebelle à l’autorité, qui a tendance à comprendre voire à excuser le délinquant et se réjouit presque des casseurs anti-flics. « Le policier n’est pas un guerrier, mais un gardien de la paix, rappelle Frédéric Maillard. Il y a trop souvent confusion de genre et beaucoup trop de similitudes entre les policiers et les bandes! »

Les deux auteurs analysent le carcan institutionnel qu’est la police, la police genevoise en particulier, mais aussi les polices d’autres cantons et d’autres pays, dont la France. Delachaux a passé plusieurs mois dans un commissariat de la Seine St-Denis, le fameux neuf treize. « L’histoire et l’origine militaire de la police lui donne la capacité de conduire des opérations en toute indépendance logistique. Mais le pendant de cette professionnalisation militaire est un déficit de communication transversale » et de compréhension des défis complexes, qui traversent la société.

«A la police, refuser le changement apparaît comme une droiture honorifique », écrit Delachaux. « Il faut déboucher les conduits du dialogue. Les idées de la base peuvent servir à l’évolution du management. Il manque vraiment une boite à idées pour tenter de répondre aux nouveaux challenges et aux nouvelles formes de délinquance », renchérit Frédéric Maillard.

Leur étude – « scientifique » insiste Maillard – basée sur « des faits et qui n’attaque personne en particulier » est pourtant un très sévère réquisitoire contre la direction politique et administrative de la police genevois. Sclérose, manque de clairvoyance, suffisance, autisme rien n’est épargné à la hiérarchie. En même temps, « elle est victime d’un lourd héritage vertical napoléonien. »

Les solutions tiennent en trois axes, trois modèles de gestion pas forcément antagonistes:

  • permettre aux policiers de dire leur trouble existentiel, libérer la parole,
  • multiplier les relais d’information, y compris universitaire, en élargissant les critères d’embauche – « plus besoin de faire son école de recrue un handicapé dans une chaise roulante peut être un excellent traqueur de criminels sur le web».
  • promouvoir une police qui rend des comptes aux citoyens et n’a pas peur d’avouer ses faiblesse. « Pas besoin de créer une police des polices pour contrôler le système », conclut Frédéric Maillard.

Les deux hommes peuvent compter sur le soutien d’une personnalité de poids en la personne du conseiller d’Etat David Hiler, qui a préfacé l’ouvrage: « Le diagnostic est intéressant, même si on ne partage pas toutes les thèses des auteurs. Le livre n’est pas incontestable, les points relevés, eux le sont. Les problèmes existent, il faudra apporter des solutions. »

L’ouvrage est divisé en deux parties. Dans la première, Delachaux relate succinctement ses expériences de flics de quartier, qu’il avait déjà évoquées dans son bouquin de 2007 « Présumé non coupable, des flics contre le racisme ». Il rappelle les circonstances de sa mise sur la touche par une direction qualifiée d’autiste à la suite du film « Pas les flics, pas les noirs, pas les blancs » d’Ursula Meier, qui raconte la fin de la police de proximité à Genève .

« Mon postulat est que la police, par son degré de coercition, révèle la maturité ou l’immaturité des politiques menées en Droits humains par un gouvernement. » Une phrase qui se reflète dans un propos plus cru prononcé par un policier dans un cours de formation et répété plusieurs fois dans le texte : « Vous faites ce que l’on vous dit, de toutes les façons on les baisera ! » Une phrase qui a eu l’effet d’un électrochoc sur Yves Patrick Delachaux et dont les pires effets ont été le bagne mis sur pied par les policiers de Gênes lors du G8 de juillet 2001 et l’affaire du Brésilien assassiné de 5 balles dans la tête par la police londonienne.