Questions policières

Quelques mots sur mes pratiques

Merci de me retrouver dans cette section, pratique et professionnelle. J’ai été policier dix-sept ans et mon travail m’a amené à remettre en question beaucoup de choses que je croyais savoir tant dans ma perception des autres que de moi-même. En Europe la majorité de la population vit dans un espace urbain, les cités sont hétérogènes, les citoyens qui y vivent sont pour beaucoup issus d’une immigration, proche ou plus lointaine. C’est aujourd’hui une position citoyenne qu’il faut réorganiser. Les rapports sociaux ont évolué très fortement ces vingt dernières années, avec une perception différente de la délinquance et une appréciation révisée des notions de sécurité et de tranquillité publique. Les difficultés qui s’expriment dans les villes, dans les quartiers, les cités et les banlieues, exigent des réflexions plus globales, de nouvelles connaissances sur les transformations sociales et définir les nouvelles actions de sécurité, alors combattre les seules actions sécuritaires.

Les programmes de résolutions de conflits auxquelles je participe, ou encore les textes que j’écris, tentent de proposer des résolutions possibles aux difficultés exprimées par le personnel policier et des douanes, des gardiens et surveillantes de prison, des collaborateurs des offices d’immigration et d’asile, des convoyeurs et préposés aux refoulements. Tous sont des professionnels en possession d’un important pouvoir de contrainte, légitimé par une législation étatique. En contexte policier, cela revient à considérer la posture du personnel, agent du service public, ses compétences pour penser son activité professionnelle, vis à vis de l’action de la force publique, de sa légitimité, de la compréhension générale des missions, et de la confiance qu’il possède envers l’organisation d’État; cela amène à évaluer le rapport à la pratique entretenue auprès de la population avec laquelle il opère. Mes objectifs sont de proposer une réponse à cette réalité du terrain. L’étape suivante consiste à mettre à disposition des agents de l’État une grille de lecture et une série de consignes qui permettent de mieux agir. Alors réhabiliter la fonction d’agent de la force publique dans ce qu’elle est de plus noble, servir et protéger nos valeurs humanitaires en assurant la sécurité civile en faisant un usage minimal de la force.

Il y a des projets communs qui doivent être assumés ensemble. Bien malheureusement depuis plus de vingt ans des signes concrets d’un malaise d’une citoyenneté mal définie et parfois bafouée par les administrations ont permis des zones de non droits de se développer. A gauche ou à droite, le bilan est amer. Autant pour les sociétés qui ont été jusqu’à peu considérées comme des exemples d’intégration, je pense à l’Angleterre, leur communautarisme. Chaque communauté vit sur elle-même – Je tolère l’autre pour autant que je n’ai rien à faire avec lui – Le réveil est brutal. Dans l’incapacité de travailler ensemble les problèmes sociaux, l’on en arrive parfois à construire des murs pour isoler un quartier comme c’est le cas à Padoue en Italie, ou par gain de «paix», les tours occupées par les immigrés du quartier de Via Agnelli ont été isolées du reste de la ville par un mur bétonné. On réinvente à chaque fois le ghetto.

Je ne cache pas que pour la culture policière s’interroger de la sorte est un défi. Tenter d’y répondre en est un autre. L’histoire du fonctionnement militaire de la police et son organisation autonome l’ont exercée à conduire des opérations en toute indépendance logistique, en contexte de conflits ou catastrophes naturelles. Cela a développé des dynamiques protectionnistes et a valorisé l’action opérationnelle. Le pendant de cette professionnalisation militaire est un déficit de structures internes qui élaboreraient des stratégies plus globales et, à terme, des partenariats. Par la nature des missions, l’agent de la force publique évolue dans des contextes où se réalisent des situations imprévisibles, auxquelles il doit trouver des solutions, souvent dans l’urgence, sans toujours y être préparé. Cette femme, cet homme, ces professionnels sont souvent en situation d’improvisation entre la tâche prescrite, et parfois légiférée, et la pratique réalisée dans le métier. L’action professionnelle, à forts pouvoirs coercitifs, se caractérise par un mouvement et une volonté d’agir dans une dynamique entre État-cadre et État-contrainte. Ce qui nous mène à une problématisation du rapport entre le travail comme valeur et le travail comme activité, questionnant des nécessités d’œuvrer à la fois sur l’institution, ses structures et sa philosophie d’engagement, où il doit toujours être question d’usage minimal de la force.

Ce qu’en disent certains

Des chercheurs ont bien entendu travaillé sur les différents aspects de la police, tant la violence et la cœrcition sous contrôle de l’État, comme de la structuration particulière des corps de polices. Certaines notions permettent de mieux comprendre ce qui est là en jeu, et d’élaborer des projets et des solutions aux problèmes policiers.

Une réalité, aujourd’hui l’agent de la force publique est immergé quotidiennement dans les questions internationales.

Je travaille passablement sur les textes de Dominique Monjardet, Maurice Chalom, Lode Van Outrive, Hélène L’Heuillet, Marie-Claire Caloz Tschopp, Michel Wieviorka et Sébastian Roché, certains sont devenus des amis (bibliographie).

Ainsi, pour Dominique Monjardet le nombre des tâches à effectuer par les policiers est très largement supérieur à leur capacité de travail. En contrepartie, pour y faire face, ils bénéficient d’une grande liberté sur le terrain. Cette liberté, par le fait qu’un agent d’État dispose d’une force cœrcitive légitime plus important que n’importe quel métier, amène immédiatement à s’interroger sur le pouvoir discrétionnaire du policier et son autonomie. Comme n’importe quel travailleur qui dispose d’autonomie professionnel, des moyens d’encadrement, des espaces d’évaluation sont mis en place pour soutenir et apprécier cette autonomie. Mais le point extrêmement intéressant que relève Dominique Monjardet, concerne la conséquence de cette incapacité du policier à remplir toutes les missions qui lui sont demandées. La réponse à cette surcharge, amène le policier, non pas à additionner les tâches prescrites, mais à des «sélections», négociées entre les tâches prioritaires, négociables et discrétionnaires. Dominique Monjardet voit dans cette liberté, le choix des initiatives policières, de faire ou de ne pas faire, de reporter à plus tard la mission.

Dans un contexte policier, les initiatives proviennent des exécutants, c’est à dire que les agents sur le terrain de par l’urgence des situations, inventent des solutions et innovent. Par conséquent les directions de la police se trouvent dépendantes des actions et des informations que les agents leur transmettent. Le même auteur propose pour ce cas de figure le concept d’inversion hiérarchique qu’il complète par le concept d’involution des buts. Il s’agit là de mettre en lumière la surcharge du travail policier, qui amène l’agent, submergé et dépassé par les buts à atteindre, à recadrer ses actions sur celles qui «maintiennent son emploi». En effet, quand les actions perdent sens, l’agent est amené à limiter son activité au minimum à exécuter, sans discerner les enjeux des missions.

Lode Van Outrive s’est lui penché sur le management en situation policière. L’une des manières de légitimer les actions policières aujourd’hui est liée à la responsabilisation personnalisée et l’exigence de rendre compte (accountability). Lode Van Outrive montre que l’efficacité du travail policier se mesure de moins en moins par le taux de criminalité ou par celui des enquêtes élucidées, que par le degré de sentiment d’(in)sécurité auprès des différents groupes de la population; par le degré de satisfaction concernant la police, surtout auprès de ceux qui en avaient à faire; par le nombre et le genre de plaintes sur la police. Il en arrive à la conclusion que la police de proximité (ou communautaire) est un modèle qui est en mesure d’apporter des réponses à l’insécurité. Pour autant évidemment que la police ne soit pas seulement «visible» par une exposition de ses moyens, sans buts ni objectifs (window-dressing), mais qu’elle résolve également des problèmes (solving problem policing). Lode Van Outrive analyse les trois modèles récemment surgis sur le marché de la sécurité policière, en réponse aux changements de société (augmentation de la population, flux migratoires, diversification de la criminalité). Selon ces diverses réponses données par l’État et l’usage de la police qui en découle, un environnement se dessine qui permet de comprendre l’inflexion qui se fait ou pas vers le développement de réactions racistes chez des individus. Ces modèles de polices sont des réponses données à cette société en changement, mais chacune d’elle implique une approche du monde et donc des conséquences différentes.

L’approche managériale, est une adaptation du modèle militaire de la police. Elle se caractérise par son fonctionnement qui s’apparente à la gestion privée on y parle de modernité, d’autonomie, des clientèle, d’objectifs, de prestations, etc. Le second modèle dit police technologique de surveillance met l’accent sur la recherche et la gestion de l’information. La disposition de l’information met les policiers dans la position symbolique de brockers, comme à la bourse, où ils prennent paris, options et risques en fonction d’une plus value. Les policiers deviennent de vrais risk-knowledge workers ou knowledge brokers. Cela amène la police à travailler avec une multitude d’autres organisations et services, aussi bien privés que publics. Cela a pour conséquence une observation accrue de la population, l’enregistrement et la création de fichiers, cela va jusqu’à l’instauration de réseaux de surveillance et de sécurité par la population elle-même. Le troisième modèle public-privé (public private divide policing), remplace la police par un ensemble d’entités avec certaines fonctions de sécurité. Le piège est le développement des polices privées, en parallèle, qui revendiquent de plus en plus des tâches jusqu’ici dévolue à l’État comme cela se passe dans de nombreux pays européens. C’est une tentation confirmée, puisque de nombreux sondages ont constaté que les particuliers en appellent de plus en plus naturellement des polices privées pour résoudre des problèmes d’insécurité. Ces polices privées, contraintes commercialement à être visibles, assurent plus souvent que la police les missions en uniformes. Lode Van Outrive fait remarquer cependant que la police devrait porter une attention toute particulière, pour que ses méthodes ne la réduisent pas à une proximité avec certaines catégories de la population, les plus aisées particulièrement, et qu’elle ne vienne pas, par conséquent, à se concentrer sur les groupes défavorisés d’une façon «contrôlante» et «répressive». La police insiste Lode Van Outrive, doit tisser des relations étroites auprès de tous les groupes (communautés).

Alors que Monjardet et Van Outrive sont sociologues, Hélène L’Heuillet nous apporte un regard philosophique sur la force publique. Si la police dispose d’autonomie sur le terrain pour traiter des problèmes, elle dispose corollairement du pouvoir de fermer les yeux. Pour Hélène L’Heuillet, l’acte de surveiller n’est pas qu’une action passive, mais choix d’orienter, d’attarder ou de détourner son regard (pouvoir discrétionnaire). Elle voit dans l’articulation des tâches policière, et non pas des tâches elle-même, les mises en garde des sélections effectuées par le policier. Elle «soupçonne» que le soupçon gouverne la recherche policière, qu’il s’agit d’une dynamique qui anime l’action comme la pensée en ce sens il est l’âme de la police, et qu’ainsi le soupçon interdit la croyance. Hélène L’Heuillet met en garde le métier policier sur la perte de son statut de gardien de la paix qui garantit la véritable force publique. Elle suggère que la police ne se confine pas a des seules logiques de suspicions, d’enquêtes et arrestations, mais se donne les moyens d’action qui incluent globalement les problèmes de la société (police de proximité): «… la police de proximité aurait pour signification de redonner existence à une forme de gouvernement s’exerçant de bas en haut. La police elle-même doit se territorialiser, c’est-à-dire non pas s’enraciner, mais descendre vers le micro local.» Hélène L’Heuillet reste attentive au concept d’inversion hiérarchique de Dominique Monjardet, et précise que si, comme dans toute administration, les ordres viennent d’en haut, et si donc le rapport du haut en bas est de l’ordre de l’application, dans la police, dans la mesure où sa spécificité réside dans l’urgence, l’imprévu, l’accident, la décision et le jugement viennent d’en bas. Et qu’en bas d’ailleurs, l’action policière s’évalue dans la capacité et l’autorité à imposer une solution à un problème, malgré les résistances: constat d’autorité et d’imposition à mettre en relation avec les actions propres à engendrer un acte raciste ou discriminatoire.

Michel Wieviorka remarque que les policiers peuvent commettre des actes insensés par saturation. Ils deviennent peu à peu convaincus d’être les derniers à tenir face à la montée des problèmes urbains et de la délinquance qui leur est associée «… nous sommes le dernier rempart». Les observations effectuées par des psychologues mettent en évidence que les décisions prises pour aborder les pratiques à risques mettent en scène une importante subjectivité afin d’esquiver la peur, mais également que les tâches sont sujettes à des stratégies d’évitement, de banalisation et de routine. Mener une réflexion sur la problématique «subjective» qui apparaît en intervention, guide l’organisation policière vers la compréhension entre les écarts d’une tâche (mission), prescrite et ordonnée, et l’activité réelle qui en résulte. Michel Wieviorka s’interroge sur ce qui se produit véritablement lorsqu’il faut à la fois intervenir pour désarmer un individu, et accueillir le public dans un commissariat pour une plainte de vol de vélo? Quelles sont les compétences à capitaliser dans ces deux types d’événement et résultent-elles d’activités différentes? Les approches pour répondre à ce type de questionnements ne font pas l’impasse de réflexions élargies sur les rapports entre tâches et activités.

Pour terminer

Je pourrais continuer ainsi avec l’ensemble des réflexions portées par tous, je vous encourage à lire mon mémoire Oeuvrez pour la formation des policiers, ou encore les articles que vous trouvez dans cette section CITOYEN ou alors celle CHERCHEUR.

Pour terminer, je suis certain que ce n’est qu’ensemble que nous défendrons ce que j’ai aperçu dans ma pratique, dans les plates-formes d’échanges, les débats, les formations et partenariats. J’ai acquis la conviction qu’il nous faut combattre chaque jour l’ignorance et la peur par des actions pratiques, des actions «raz les pâquerettes». Moraliser dans ces contextes est inutile et contreproductif. Je suis convaincu que la police, et tous les secteurs de la force publique dans un État de droits, doivent se donner les moyens de sortir «le nez du guidon».

Allô la planète - France Inter - 28/10/2009