«Une police militarisée constitue un danger pour la démocratie»

Yves Patrick Delachaux et Frédéric Maillard, chercheurs et enseignants, une réforme de la police s’impose. Ils plaident pour des agents de «maintien de la paix sociale» plutôt que de «l’ordre».

Le Courrier – Olivier Chavaz

Les auteurs de «Policier, gardien de la paix?» sont intarissables. Une réforme profonde de l’institution policière est urgente, insistent Yves Patrick Delachaux et Frédéric Maillard. Si leurs constats ne connaissent pas de frontières, la police genevoise en prend pour son grade. Symptomatique d’un corps volontiers violent, refermé sur lui-même, sourd et aveugle aux évolutions du temps. L’ancien gendarme, passé par des études de psychologie et devenu «expert de police», et l’économiste didacticien, chargé de cours à l’école de police à Genève, promeuvent au contraire une action basée sur la défense des droits humains, dans la transparence et au plus près de la population. Un credo peu en vogue dans la tendance actuelle au tout sécuritaire spectaculaire.

Interview

De quels maux souffre selon vous la police?

Frédéric Maillard: Il faut d’abord relever qu’il n’y a pas une police, mais des polices, avec des différences selon les services, les cantons ou les villes, pour rester en Suisse.

La tendance globale est toutefois que cette institution peine à relever les défis posés par les changements sociétaux. Pour nous, le problème vient en premier lieu de la «compromission militaire» sur laquelle est basée cette institution, dans son organisation et sa logistique. Avec comme corollaire une très forte hiérarchisation et des carrières dépendant exclusivement du degré de soumission et de l’ancienneté. Et ses dirigeants sont presque tous des officiers de l’armée et/ou des juristes. Le repli est total.

Vous pointez cette dérive militaire dans les missions de la police.

FM: Depuis une dizaine d’années, on assiste clairement à une recrudescence des opérations militarisées de maintien de l’ordre, par exemple celles menées aux Pâquis l’an dernier. Mais si le métier de policier finit par se confondre avec celui de militaire, c’est sa disparition. Plus question de travailler en faveur de la résolution de conflits, de la proximité, ni sur l’analyse des origines du crime. La surveillance électronique et les entreprises privées prendront encore davantage de place. Il s’agirait alors d’une réelle menace pour la démocratie et les droits humains.

L’apparence compte-t-elle?

Yves Patrick Delachaux: Les signes du poids grandissant donné au maintien de l’ordre s’observent y compris dans le domaine de l’uniforme et de l’équipement. Au début des années 2000 encore, je travaillais en cravate et couvre-chef. Aujourd’hui, le boulot quotidien se fait en pantalons bouffants, casquette de baseball et ceinture de charge. Chaque poste possède désormais deux motos tout-terrain noires. Nos agents font de plus en plus peur. Je ne comprends vraiment pas les responsables qui font ces choix.

FM: Une anecdote à propos de ces motos. Des connaissances ont été choquées de les voir à l’œuvre, façon voltigeurs, lors de la dernière manifestation contre l’OMC. Ces gens revenaient de missions humanitaires dans des pays peu démocratiques… Ce n’est effectivement pas l’idée qu’on se fait d’une police moderne et intelligente.

Le portrait-robot que vous tirez du policier contemporain, notamment genevois, est sombre.

YPD: Plus on a besoin de faire du bodybuilding, moins on est fort! La façon dont ils sont employés les mène bien souvent à l’épuisement. Ou ils démissionnent. Ils ne comprennent plus le sens de leur mission. Les arrestations répétitives et inefficaces. La confiance dans la hiérarchie est très faible, même si elle n’est pas en mesure d’être exprimée. Si on se met autour d’une table de policiers, les discussions tournent vite autour d’une «société perdue». Tout le monde est coupable: les étrangers, les politiques, la justice, les frontaliers, les femmes… C’est un corps malade.

Vous affirmez que cette culture corporatiste négative n’est pas inéluctable?

FM: Je partage le constat précédent et je le constate dans mes activités à l’école de police genevoise. On observe cette tendance ailleurs en Europe. Cela dit, il faut souligner les contre-exemples. A Neuchâtel et Lausanne, entre autres. Ou, plus loin, au Luxembourg. De nouveaux managements, basés sur l’ouverture à d’autres professions ont conduit les policiers à se remettre en question, à s’interroger sur leur métier et à adapter leur pratique.

Quelles sont les responsabilités de la direction de la police?

YPD: Grandes. Au-delà des personnes, elle fonctionne un peu sur un mode mafieux. La loi du silence est le premier enseignement. Il faut se fondre dans le groupe. Ne pas poser de questions. De plus, la hiérarchie joue contre l’autorité politique, qui n’a pas les outils pour maîtriser le domaine: la plupart des informations qui lui remontent son biaisées, passées à la moulinette du système interne. J’ai l’impression qu’elle dit au monde politique: «Donnez-nous des armes et faites-nous confiance!»

A vous entendre, les conséquences sont graves.

FM: L’impunité en est une. En contrepartie de l’obéissance, toutes sortes d’exactions d’ordre pénal son couvertes, des excès de vitesse dangereux, des violences inacceptables commises sur des innocents, des rapports tronqués, etc.

YPD: Vous souvenez-vous du rapport d’experts de 2007 à Genève(1) Depuis, rien n’a bougé malgré certaines allégations de violences et d’abus d’autorité crédibles.

Qu’en est-il du recrutement et de la formation, de la politique du personnel?

FM: A Genève, les ressources humaines sont dirigées de façon scandaleuse et contre-productive. Des candidats très qualifiés et très expérimentés sont écartés parce qu’ils ne rentrent pas dans le moule. L’accent est toujours mis sur le côté prétendument viril du policier, la force physique. Ceux qui y rentrent, par exemple après un parcours universitaire, n’ont pas de plan de carrière autre que la promotion automatique. La formation continue est mince. En matière de formation initiale, les droits humains occupent 1% des 1600 heures dispensées!
Ce sont pourtant les fondements du métier du policier. Lequel détient deux pouvoirs exclusifs –usage et de la force et de la contrainte ; moyens discrétionnaires– qui nécessitent d’être bien maîtrisés puisqu’ils peuvent limiter positivement ou violer les droits de l’homme.

Votre regard acéré, vos critiques, vos propositions sont-elles entendues par l’institution?

FM: On ne peut pas dire que tout cela plaise. En tant que chargé d’enseignement, je suis conscient d’être un alibi dans la grille de formation actuelle. On me le dit parfois. C’est pour cela que nous avons décidé d’écrire des livres à l’intention d’un public large.

Vous donnez toutefois l’impression de négliger à un autre frein à toute réforme: la police est aussi instrumentalisée, notamment par la droite pour satisfaire sa vision répressive de la sécurité.

FM: C’est effectivement le cas. Le remède passe par une réappropriation de la police par la population. En s’informant sur le sens véritable de cette institution et en n’en attendant pas uniquement une démonstration de force. Même si une telle capacité est nécessaire pour certaines missions ponctuelles contre la grande criminalité ou cette action biennoise de prévention face à un drame possible (pour être d’actualité).

YPD: Car la mission première du policier et l’essentiel de son travail est le maintien de la paix sociale. Et il est faux de croire qu’il doit résoudre tout seul les problèmes de sécurité. Ce n’est le cas ni en banlieue française ni aux Pâquis. Il est membre d’une chaîne qui va du commerçant au postier et à l’animateur socioculturel. Il doit prendre sans cesse la température de la rue. Observer, participer à la résolution de conflits.
Quelles sont les pistes de réformes que vous soumettez aux responsables politiques?

YPD: L’ouverture immédiate de la direction à la pluridisciplinarité. Il faut des compétences en sociologie, psychologie, philosophie, économie, management, etc. Ensuite, le recrutement, la formation et les ressources humaines doivent absolument retourner dans le giron de l’Etat central et non laissées en mains policières.

FM: Il est également indispensable de confier le contrôle de la déontologie à l’extérieur. Pour un regard neutre et distancié sur l’action policière. Des policiers qui en surveillent d’autres, ça ne va pas.

 

(1) Le Grand Conseil avait mandaté Christian-Nils Robert, Jean-Pierre Restellini et Barbara Bernath pour enquêter au sein de la police, de la prison et de la justice du canton.