des commissariats sur roues revue pixelDes commissariats «sur roues» pour mener une véritable action de sécurité et de proximité

Après les émeutes de 2005 en Seine-Saint-Denis, Yves-Patrick Delachaux est venu exercer son métier de policier à saint-denis. une mission qui lui a permis d’imaginer un projet fou une police itinérante pour placer les commissariats au cœur des événements et résoudre les conflits dégénérescents…

Comment et pourquoi avez-vous exercé votre métier de policier dans une banlieue dite «sensible» comme Saint- Denis?
Yves-Patrick Delachaux: Je me trouvais en mission à Paris pour le compte de la Suisse lorsque deux jeunes gens ont trouvé la mort dans un transformateur EDF en fuyant mes collègues. 
Ce tragique événement a mis le feu aux banlieues (NDLR: en 2005- 2006) et j’ai été envoyé en observateur à Saint-Denis (93). Lors de ce stage au commissariat, j’ai découvert les locaux dans lesquels travaillaient mes collègues… 
Cette expérience a donné naissance à la publication de mon troisième roman «Grave panique» qui retrace la véritable histoire de cette mission. Il s’agit d’une histoire de flics, écrite par un flic et inspirée par les défis que doivent relever aujourd’hui les polices d’Europe.

Quel regard portez-vous sur la police française aujourd’hui?
J’ai malheureusement constaté qu’en France, comme en Suisse d’ailleurs, les stratégies managériales en matière de sécurité étaient dépassées et impuissantes. La police n’a plus les moyens d’assurer les missions de sécurité dans sa globalité et elle glisse vers une logique de surmilitarisation des missions. 
Ces faits sont alarmants, d’autant que les défis sécuritaires sont de plus en plus complexes et trouvent leurs causes dans les dégradations sociales.
Il faut penser de nouvelles capacités policières, c’est un défi pour le maintien de nos libertés et de nos droits, un juste équilibre en démocratie.

Justement, la mission que vous avez effectuée en Seine-Saint-Denis a-t-elle été le détonateur de votre réflexion sur la création d’une police itinérante?
En tant que policier, j’ai compris que nous n’étions jamais là où se passent les événements. Alors, avec mon collègue Frédéric Maillard, il nous est venu l’idée d’amener «le bureau» au cœur des événements…

En quoi consiste ce projet de police itinérante?
Mon idée est de mettre en place un commissariat mobile appelé PolProxMobile. Il s’agit d’un véhicule ergonomique en bois qui coûte environ 300 000 euros.
C’est une façon d’occuper le terrain, d’être mobile, là où il faut se trouver, avec des services pluridisciplinaires. La PolProxMobile permet de repenser les interventions de police. Généralement, la police patrouille, puis repart. La PolProxMobile serait en mesure de rester un certain temps sur place, deviendrait visible et offrirait des services différents.
Par exemple, si un policier fait de l’administratif à l’intérieur du module, il voit ce qui se passe à l’extérieur. Et l’extérieur voit le policier… C’est exactement l’inverse d’un commissariat actuel, peu accueillant et «bunckerisé».

Comment pourrait fonctionner ce commissariat «sur roulettes»?
Que l’on soit bien d’accord, les PolProxMobile n’ont pas pour objectif de remplacer les commissariats fixes actuels, mais de les réinventer, les «designer»… Les PolProxMobile seraient des sortes d’antennes qui pourraient se déplacer très facilement dans la cité, qu’il s’agisse de lieux de festivités ou criminogènes, ou tout simplement citoyens…
Il est important qu’une PolProxMobile soit toujours visible et opérante, c’est le principe même de la police de proximité…

Comment ce projet pourrait-il voir le jour en France?
Très simplement. Comme en Suisse, la PolProxMobile serait mise à disposition des forces publiques et autres intervenants: sociaux, d’informations…
Mais, attention, il ne s’agit que d’une antenne mobile. Il est nécessaire parallèlement d’engager une véritable action de sécurité de proximité, de résolutions des conflits dégénérescents, de mettre en place toute une philosophie, un apprentissage, une volonté politique…

Quel bilan faites-vous de la police française actuelle?
Je pense que la police française est dépassée par les événements en ce qui concerne les actions de proximité urbaine et de résolutions des conflits. La police n’est pas seulement une troupe opérationnelle, cela doit être laissé aux militaires dont généralement les opérations d’envergures fonctionnent plutôt bien, mais la police française doit nécessairement revisiter le fonctionnement et les missions des «flics de quartier», les approches citoyennes, proches des populations pour obtenir des renseignements et agir en amont…

Ne craignez-vous pas que les PolProxMobile engendrent un sentiment d’oppression pour les habitants?

Au contraire, l’objectif des PolProxMobile est de responsabiliser les habitants des quartiers et de les faire participer au travail des policiers. Je pense qu’il faut absolument combattre la «militarisation» de la police et la prolifération de la Brigade anticriminalité (BAC).
Je suis pour le modèle «Broken window» de l’école de Chicago. L’idée est simple: par exemple, si un postier constate un carreau de fenêtre cassé (littéralement: broken window), il est en mesure d’avertir immédiatement les services concernés pour que la fenêtre soit réparée au plus tôt.
Car, comme l’expérience le démontre, quand un carreau est cassé, le lendemain la fenêtre est cassée, puis les murs sont couverts de tags, un lampadaire est détérioré… La rue devient vite de moins en moins sécurisée, le premier dealer s’installe et ainsi de suite.
Il est vraiment nécessaire de créer un lien direct avec les habitants.

Cette sollicitation active des citoyens ne risque-t-elle pas d’encourager à la délation?
Il n’est absolument pas question ici de délation. La grosse erreur est de penser que la police peut à l’heure actuelle assurer seule la sécurité. Elle n’en a ni les moyens, ni les compétences. En témoigne, la prolifération des entreprises de sécurité privée.
La sécurité dépasse largement les seules compétences policières. Une foule d’intervenants intervient: les éducateurs, les travailleurs sociaux et toutes les professions qui sont en relation au quotidien avec la population comme les concierges, les facteurs, les chauffeurs de transports publics… Tous ces champs professionnels sont directement impliqués dans la sécurité de proximité.

Pensez-vous que ce projet de PolProxMobile pourra voir le jour prochainement?
En Suisse nous menons déjà nos expériences. En France, il faut voir encore…