L’affaire Kadhafi révèle les failles de la police genevoise

Swissinfo – Frédéric Burnand

Une commission parlementaire va auditionner les autorités genevoises sur l’affaire Kadhafi. Ancien policier, Yves Patrick Delachaux dénonce une conduite politique déficiente de la police genevoise, point de départ de la crise entre Berne et Tripoli.

Interview.

Depuis le début de la crise entre la Suisse et la Libye, les autorités du canton de Genève ont fait bloc autour de leur police et nié tout faux pas dans l’arrestation d’Hannibal Kadhafi et de sa femme le 15 juillet 2008.

Sans préjuger du jugement du tribunal arbitral chargé d’enquêter sur l’affaire et des conclusions de la commission de politique extérieure du Conseil national (Chambre basse du Parlement suisse) qui compte auditionner les autorités genevoises, Yves Patrick Delachaux plaide pour une réforme de la police du canton pour qu’elle s’adapte à cette capitale cosmopolite des droits de l’homme qu’est Genève. Son évaluation se fonde sur son expérience (16 ans) de policier genevois, une fonction qui l’a amené à piloter des programmes d’éthique et droits de l’homme dans le cadre de la formation des policiers genevois.

En tant que membre de la Constituante genevoise, que vous inspire l’affaire dite Kadhafi?
Ce qui me passionne dans cette affaire, c’est le miroir qu’elle tend à la Suisse. Ainsi, comment se fait-il que les autorités genevoises et la police du canton n’ont pas eu les moyens de réfléchir à la méthode employée lors de l’interpellation d’Hannibal Kadhafi et de son épouse et aux conséquences que peuvent avoir ce type d’intervention?
Genève a, comme chacun le sait, un statut particulier en Suisse et en Europe. On ne peut pas simplement agir et éventuellement réfléchir après. Ainsi, la police ne peut pas être réduite à un simple outil d’intervention. Elle doit aussi réfléchir et intégrer l’information et la compréhension des enjeux internationaux et diplomatiques.

Sur la base de votre propre expérience au sein de la police genevoise, l’intervention de la police a-t-elle été disproportionnée – comme le pensent certains -, ou non – comme l’affirment les autorités genevoises?
Cette intervention a souvent été comparée avec l’action menée en France quand Hannibal Kadhafi y a aussi commis des actes délictueux. En France, l’intervention était accompagnée d’un versant diplomatique. Ce qui – selon les informations disponibles – a fait défaut à Genève.

Techniquement et jusqu’à preuve du contraire, cette intervention de la police genevoise a certainement été menée de façon professionnelle. On peut néanmoins se demander s’il était judicieux d’intervenir au moment choisi, de menotter Hannibal Kadhafi ou s’il aurait mieux valu le convoquer, comme on le fait parfois. Aussi, pour ce type d’interventions, aux conséquences qu’il est difficile de prévoir, il est important de ne pas uniquement prévoir la technique.

J’ai pour ma part souvent agi de façon à envenimer la situation, par exemple, des regards inappropriés, des propos malveillants, c’est malheureusement de l’ordre du possible, parfois sans le vouloir, parfois en le souhaitant, je n’en suis pas fier. Mais c’est aussi ce qui me permet de porter des regards pertinents sur le fonctionnement policier. D’où l’importance d’un excellent encadrement institutionnel et d’une formation adéquate. La procédure judiciaire [le tribunal arbitral, ndlr] devrait pouvoir apporter des réponses, si d’aventure il y a eu des comportements inadéquats dans le cas Kadhafi. Quoi qu’il en soit, au-delà de l’intervention policière proprement dite, il aurait fallu un accompagnement judiciaire, politique et diplomatique. Et ce au moment même de l’intervention de la police et de l’arrestation d’Hannibal Kadhafi.

Le rôle international de Genève ne date pas d’hier. Les différends corps de la police ont-ils été sensibilisés à cette dimension pour mettre en place un mode opératoire adapté au caractère international de Genève?
Effectivement, la structure de management de la police n’est pas adaptée à cette ville phare de la défense des droits humains, centre d’une intense activité diplomatique. Alors que je travaillais sur ces questions, j’ai quitté la police genevoise, faute de trouver les espaces et les appuis suffisants. Aujourd’hui, la police genevoise doit largement s’interroger et s’outiller dans un cadre de réflexion international et diplomatique. Ce qu’elle fait trop peu. Que ce soit dans le recrutement des agents et leur formation, que ce soit dans le management de la police, trop peu de place est dévolu à ce qu’implique le rôle du policier dans cet espace international. Chaque ville a ses particularités. Le policier devrait porter en lui le contexte historique et géographique de la ville où il intervient. Et ce tout particulièrement à Genève avec sa forte visibilité dans le reste du monde. Je suis d’ailleurs convaincu que le policier doit être un des premiers acteurs de la défense des droits humains.

Depuis votre départ de la police genevoise, estimez-vous qu’elle fait des pas dans cette direction, que ce soit au niveau de sa direction politique ou des corps de police eux-mêmes?
Je ne vois pas de place dans la structure de management de la police pour ce type de démarche et de raisonnement. L’affaire Kadhafi, comme d’autres affaires ces dernières années, démontre que la police genevoise – dans sa direction politique et opérationnelle – balaie d’un revers de main les réflexions qui pourraient remettre en cause son fonctionnement actuel.

Vous avez pourtant vous-même lancé une série de pistes et de formations autour de l’interculturalité et des droits de l’homme au sein de la police genevoise.
J’ai choisi de quitter cette organisation parce que, justement, la conduite politique de la police de ces quatre dernières années [le conseiller d’Etat, ou ministre cantonal Laurent Moutinot, ndlr] a enterré l’ensemble des actions que quelques-uns d’entre nous menaient au sein de la police. Ne reste que le minimum requis – quelques heures de formation – pour le brevet fédéral de policier. J’ai heureusement la chance de participer à la réforme de différents corps de police en Europe. Il est naturellement possible de faire évoluer les policiers pour qu’ils s’adaptent au monde d’aujourd’hui. La Suisse fournit aussi des exemples comme Lausanne et son plan éthique, la ville et le canton de Neuchâtel où l’état-major et la direction de la police ont lancé une réforme ambitieuse, des démarches entreprises également à Berne ou à Lucerne. Je relève aussi le travail entrepris en ville de Genève par le magistrat Pierre Maudet et sa réforme de la police municipale, à laquelle je suis associé.