Le rôle de la police doit être mieux défini. Lode Van Outrive, expert en management policier, estime la formation insuffisante.

Emmanuelle Drevon

Une semaine après la dernière bavure en date de la police genevoise, nous avons demandé à un observateur extérieur ce qu’il pensait de cette institution. Lode Van Outrive est professeur émérite de droit et de sociologie à l’Université de Louvain en Belgique. Il a passé quelques jours en septembre à Genève, invité du congrès Metropolis, organisé par le Forum suisse pour l’étude des migrations et de la population, l’Organisation internationale pour les migrations et le Bureau de l’intégration. Il a ainsi eu l’occasion de rencontrer les principaux responsables de la police genevoise. Entretien.

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué lors de votre séjour?
J’ai constaté que ça bouge dans la police genevoise. Mais je ne sais pas très bien dans quel sens. C’est flou et cela la dessert. J’ai aussi été très étonné par la faiblesse d’une police spécialisée dans le domaine bancaire et financier. Alors que les sollicitations doivent être nombreuses. Selon moi, la police genevoise est en retard, mais pas seulement, la police fédérale l’est aussi.

Quelles sont les faiblesses de la police genevoise?
On ne sait pas très bien qui fait quoi. Il faudrait mieux définir le rôle des différentes polices, judiciaire, gendarmerie.
Mais la police genevoise n’est pas une mauvaise police. Les chefs sont conscients qu’elle peut cependant être meilleure, dans son fonctionnement, dans son attitude. Ils doivent notamment réévaluer certaines tâches et réajuster la formation.

Les bavures se sont multipliées ces dernières semaines. Comment peut-on expliquer cette augmentation?
Le problème c’est que la police n’est pas infaillible. De plus, elle est confrontée à une société qui évolue, qui bouge. La police semble se transformer moins vite.

Quels sont les remèdes?
Il faut beaucoup plus responsabiliser les policiers. Après chaque bavure, tout d’abord, la hiérarchie doit immédiatement désapprouver fermement la faute; dans un deuxième temps, elle doit systématiquement discuter avec les fautifs.

Les cadres doivent également être plus près de la base, ils doivent savoir comment elles fonctionnent et quelles sont ses préoccupations. J’ai l’impression qu’il manque un intermédiaire entre la base et la hiérarchie, chargé de désamorcer les conflits avant qu’ils ne prennent trop d’importance, qu’ils ne pourrissent le climat de travail et ne dégradent les rapports de confiance.

Un autre remède est qu’il est essentiel de conserver deux niveaux de police. Une police locale en charge de la sécurité journalière des citoyens. C’est elle qui doit lutter contre les incivilités et les déprédations. Le deuxième niveau sera constitué d’une police cantonale au mandat plus étendu, plus orientée sur la grande criminalité.

Vous parliez de formation, que peut-elle apporter?
Elle est indispensable et a tendance à faire défaut aujourd’hui. Il est fondamental de former les policiers à la connaissance de la société. Savoir qui sont les Genevois, comment ils s’organisent, comment est constituée la société. La formation ne doit plus seulement être orientée vers les techniques policières; ce serait totalement insuffisant de se contenter de cette instruction.
Pour répondre aux bavures, il est nécessaire de mettre au point un code éthique. Mais cela prend du temps d’inverser la tendance, on doit laisser du temps aux responsables, car la volonté est là.

Qu’avez-vous retenu de votre voyage à Genève?
Je suis rentré en Belgique avec l’intention de mettre en application une initiative genevoise particulièrement intéressante. Cela concerne l’interaction de la police avec les immigrants et les étrangers. C’est vrai, il y a des bavures et elles touchent notamment les étrangers mais des efforts sont faits pour faire appel à des intermédiaires lors de conflits avec des étrangers.

Vodoz analyse la bavure des policiers
Olivier Vodoz, le commissaire à la déontologie de la police genevoise, recevra demain, sur son bureau, le rapport sur la bavure. D’emblée, Olivier Vodoz précise qu’il ne cherche pas à justifier et encore moins à excuser le comportement de la police, il souhaite simplement rappeler que les missions de la police ont évolué au cours des dix dernières années: «La société vit une véritable crise d’autorité. Les tâches de la police sont toujours plus délicates, la formation n’a pas suivi cette évolution.» Mais le commissaire est conscient de l’impact de ces bavures, «elles affectent l’ensemble du corps, elles agissent aussi sur le moral des troupes, il est donc important de réagir. Les policiers peuvent avoir peur, mais le stress ne légitime pas ces bavures. Ces excès sont totalement inexplicables.» De son côté, secrétaire adjoint au Département de justice, police et sécurité (DJPS), Bernard Duport affirme: «Tout ce qui touche à la police est sensible. Madame Spoerri sera très attentive aux conclusions du rapport.»

La marge de manœuvre du commissaire à la déontologie reste cependant faible, son rôle est limité. En fonction depuis six ans, Olivier Vodoz a reçu en moyenne près de 1500 à 2000 rapports par an. En fait, tous les actes de police dans lesquels il a été fait usage de la contrainte, comme l’utilisation des chiens, la pose de menotte, le recours à la violence ou à l’arme de service. Sa mission est alors de vérifier si cet usage de la contrainte est légitime et proportionnel. Ce qu’il devra faire dans le cadre de cette nouvelle bavure de la police genevoise.

Bénévole, Olivier Vodoz quittera cette fonction à la fin de cette année. Il se réjouit d’avoir fait avancer la prise en compte des erreurs policières, d’avoir pu intervenir dans la modification de directives, notamment relatives à l’incarcération des mineurs. Olivier Vodoz admet toutefois que les débordements sont inéluctables et conseille notamment d’augmenter le niveau d’exigence lors du recrutement de nouveaux policiers.

Néanmoins la charge est lourde et il espère que sa fonction pourra se professionnaliser: «Le contrôle civil est indispensable. Mais pour une meilleure efficacité, cette fonction devrait occuper au moins un commissaire assisté de deux autres personnes. Il faudrait également un bureau et un secrétariat. Cette évolution est légitime. Il faut donner de l’ampleur à cette fonction, c’est un œil neutre et extérieur sur la police. Aujourd’hui, tous les gendarmes savent que leurs actes peuvent être examinés, on peut espérer que cela engendre une certaine retenue de leur part.» Un souhait entendu par le DJPS qui cherche encore un remplaçant.

 

 

Les membres de la Commission judiciaire du Grand Conseil réagissent

David Hiler
«L’affaire du Jardin anglais ou celle des 200 francs montrent qu’un certain nombre de gendarmes se sont mis en tête qu’ils pouvaient faire justice eux-mêmes. Cette situation s’est dégradée depuis le milieu des années 90. Elle trouve son origine dans la frustration, mêlée parfois de sentiments xénophobes, qu’éprouvent plusieurs policiers vis-à-vis de l’impunité dont jouissent, à leurs yeux, certains auteurs de délit.
Je n’ai aucun doute sur la volonté du chef de la police Urs Rechsteiner et du commandant de la gendarmerie Christian Cudré-Mauroux, nouvellement nommés, de mettre fin à ce climat. Au niveau des cadres, en revanche, la situation me paraît plus confuse. Cela dit, la simple répression des bavures ne suffira pas. Il faut augmenter les effectifs et miser sur la formation. Une féminisation de la police est également la bienvenue. Je suis par ailleurs favorable à une idée de police des polices, qui renforcerait, par l’action de policiers et non d’une commission extérieure, les pouvoirs d’intervention de la hiérarchie.»

Pierre-Louis Portier
«Il y a eu trop de bavures. Le phénomène devient inquiétant. La police, à l’image de notre société, est en manque de repères éthiques et institutionnels. S’agissant du chef de la police, Urs Rechsteiner, il bénéficie de toute ma confiance. Son travail est constamment gâché par ce type d’événements. Or, l’ordre ne peut être rétabli qu’en resensibilisant le futur personnel de police aux valeurs constitutionnelles de respect des citoyens, des institutions et des droits humains. Beaucoup trop de policiers exercent leur travail au mépris de leur responsabilité et de l’image qu’il doivent renvoyer.
Il faudrait que la cheffe du Département de police, justice et sécurité, Micheline Spoerri, édicte des directives extrêmement précises.
Une police des polices? Un certains nombre de procédures internes allant dans ce sens existent déjà. En outre, une telle instance intervient lorsqu’un problème a déjà eu lieu, alors qu’il est nécessaire d’agir en amont!»

Christian Luscher
«Sur 60 000 interventions policières par année à Genève, on recense une dizaine de bavures, dont certaines n’en sont pas, comme l’affaire de la Camerounaise (ndlr: une jeune femme, accusant des gendarmes de l’avoir maltraitée, a été condamnée par le procureur général pour diffama tion). Des incidents existent et doivent être sanctionnés. Or, si l’on devait relater chaque intervention positive le la police, on publierait un annuaire!
Par ailleurs, tout le monde s’accorde – même ses détracteurs – à dire que Urs Rechsteiner est un excellent chef. De toute évidence, nous n’atteindrons jamais le degré zéro de la bavure. Si l’on voulait établir une comparaison avec l’aviation, nous dirions que la sécurité aérienne demeure une priorité, mais que le risque d’accident subsiste. La création d’une police des polices ne prendrait du sens que si les faits étaient cachés au public et à la hiérarchie, ce qui n’est pas le cas. De plus, je ne suis pas persuadé qu’une telle instance corresponde à nos mœurs.»

Rémy Pagani
«Toutes ces affaires sont lamentables et tirent leur origine des années de dysfonctionnements de la police genevoise. La conseillère d’Etat Micheline Spoerri n’arrive pas à maîtriser ce qui était devenu un désert de larmes et de désespoir. Les nouveaux chefs de la police et de la gendarmerie, Urs Rechsteiner et Christian Cudré-Mauroux font ce qu’ils peuvent, mais il sera difficile de remonter la pente.
Rappelons que l’Alliance de gauche a déposé, en décembre 2003, un projet de loi au Grand Conseil, afin que le commissaire à la déontologie policière détienne des compétences réelles dans le contrôle qu’il effectue. Or, ce projet est dénigré depuis des années par la droite.
Une chose est néanmoins sûre: il ne s’agit pas d’excuser tout et n’importe quoi, mais les policiers sont au bout de la chaîne et font ce qu’ils peuvent, confrontés qu’ils sont à des conditions de travail qui se dégradent et au drame social. La majorité des policiers sont des gens intègres.»