30
mai
2017

Goa

Il y a des lustres j’ai quitté Mumbai pour rejoindre la ville blanche de Pondichéry. Pourtant, la coloniale française elle-même me semble déjà lointaine. J’écris ces lignes après avoir bouclé la boucle, l’Inde, et de retour à Mumbai. Alors relire les notes griffonnées sur les coins de table. Revisiter les chroniques publiées sur les réseaux sociaux. Les photos. Les commentaires. Défiler les clichés d’instantanés volés aux coins des rues, des marchés, des campagnes, des ports et transports en commun. Entretenir la mémoire des rencontres effectuées, celles d’une vie, des monuments visités, des paysages traversés entre les pluies fleuves de la mousson et le soleil qui terrasse en pleine après-midi. Et ressurgissent les noms : Mahabalipuram, temple du Rivage taillé dans la pierre ; Karaikudi et le musée de Tanjore ; Madurai et les processions dans l’enceinte du temple de Minakshi, chants, ferveur religieuse, rites et transes ; sillonner les plantations d’épices et de thés d’Allepey ; se perdre dans les rue de Kochi la hollandaise, les théâtres, les traditionnelles danses kathakali du Kerala, assister aux heures de maquillages dans le plus grand respect du geste sacré et plusieurs fois centenaires, offrandes et cérémonies qui mettent en scène un démon tombé amoureux d’une princesse qui a le tort d’être mariée. Un sacré bordel ! C’est un peu de tout ça l’Inde du sud et j’en oublie. Que reste-t-il à quelques jours de la fin de mon voyage ? Des écritures ? Loin de ça… Pour être tout à fait honnête il est aussi nécessaire de relever la saleté et des détritus qui jonchent les rues, les paysages, les plages, chaque mètre carré de terrain, et dans l’indifférence générale. Huiles lourdes, sachets plastique, batteries, hydrocarbures, déchets ménagers, ferraille abandonnée… les fleuves et les rivières noirâtres. Les odeurs putrides. Pollution alimentée chaque jour par une population de pauvres, de riches, et pour certains immensément riches et parfaitement inconscients des dégâts occasionnés sur l’environnement. Alimenté par un gouvernement qui pense à une croissance économique sans limite, ne se souciant que très peu des terres de cet immense pays qui se meure de ses déjections. Sans oublier les dégazages sauvages, sur terres et en mer, les hordes de véhicules diesel et les sites industriels qui rejettent leur dioxyde de soufre et de carbone. Discuter ce thème-là lors de soirées élégantes dans un jardin d’ambassade et c’est l’assurance de ne recevoir qu’un sourire affligeant. Oui, c’est aussi un peu de tout ça l’Inde du sud. Toutefois je ne vais pas terminer mes chroniques sur cette fin tragique, qui révèle le pire avenir pour ce peuple qui annonce une démographie galopante jusqu’à l’orée 2050, car je garde en moi l’émerveillement de mes rêves d’enfant et des contes nourris par les jungles et les temples des maharadjas. Mowgli, Baloo et Bagheera en quête du fantastique où le cri d’amour durassien du vice-consul de France à Lahore qui hurle sa passion à Anne-Marie Stretter. Je retiens une civilisation qui a exprimé la finesse de sa culture et la transmise aux générations futurs. Sous les déchetteries j’y ai trouvé du beau. C’est alors de trains en bateaux que je me suis retrouve sur la jetée du port de Goa la portugaise, qui a vu plusieurs générations d’utopiques tatoués, fumeurs de substances illicites, se retirer dans les âshrams de la région et aujourd’hui encore frétiller sous les rythmes Trance sur les plages de la mer d’Oman, tapant la discussion avec John Lennon et Yoko Ono plus vrais que nature. C’est juste que les Beatles ont conçu ici même en 1968 leur album double-blanc, quatre faces et trente chansons éternelles, livrant à l’humanité ces mots : « Seul le blanc peut signifier le réel car il donne à voir ce qui est invisible, tout comme la plupart des chansons du disque donnent à entendre ce qui devrait être inaudible ». C’est siphonné, non ? C’est aussi un peu ça l’Inde du sud…

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