29
mai
2017

Mumbaï

Heathrow. M’enfile une fois de plus dans ces engins dont l’on en ressort qu’une dizaine d’heures plus tard, avachis, les jambes proches de la thrombose et la gueule défaite. La British devra bien un jour se décider d’espacer les sièges de la troisième classe, déjà que les uniformes du personnel foutent le bourdon.

Aéroport de Mumbai. Couloirs et aires pour passagers ultramodernes. Climatisation. Des visages et uniformes colorés. Je passe les contrôles sans incidents et surpris par la rapidité des formalités. Les aéroports américains pourraient s’en inspirer et dans la foulée ajouter un sourire à leurs gorilles. Taxis. Carrosserie noire et toit jaune. Le petit bonhomme tout fripé dont il manque presque toutes les dents, le chauffeur, me branche immédiatement sur la religion et veut à tout prix connaître mes convictions. Il ne me laisse pas vraiment répondre car c’est sans aucune interruption qu’il parle des siennes, de convictions, et me fait remarquer les confessions des habitants des différents quartiers que nous traversons. Il hait les musulmans et me prie de faire attention à ces diables d’hommes. Je passe les klaxons. Les véhicules tamponnés. Les motos surchargées. Les carrioles tirées à bras d’hommes. Les piétons qui se faufilent dans les bouchons. Les mendiants qui mendient. Les camions citernes déglingués. Les motos pétaradantes. Les nids-de-poule. Les chantiers. Les bâtiments décrépits. Je me dis que les pires quartiers connus des mégapoles que j’ai approchées sont presque des zones résidentielles en comparaison à ces quartiers de Mumbai. Rien n’est entretenu. Pourtant tout reste debout. Couvert de bâches plastiques, de tôles ondulées ou d’échafaudages en bambou. Là je découvre l’Inde que j’ai  tant de fois imaginée, depuis que j’ai compris que Le Livres de la Jungle était une fiction. Je comprends que pour trouver le beau il va me falloir soulever la crasse. C’est dans mes habitudes. Mon hôtel se trouve à quelques centaines de mètres de Victoria station dans le quartier du Fort. Les bâtiments ici sont coloniaux et pas mieux entretenus. Je remonte une avenue large sur laquelle débouchent plusieurs centaines de ruelles sombres et bondées de monde, de vaches et d’animaux. Je m’y perdrai ces prochains jours.

Hôtel. La chambre sans fenêtre. Décoration kitch. Un lit large. Sympathique quand on est seul. M’allonge en croix. Climatisation bruyante d’où suinte des gouttes d’eau qui tombent sur le lit à fréquence continue. J’y coince un linge de bain. Quatre heures de décalage horaire et la nuit dans l’avion. Je laisse le sommeil gagner les coins les plus reculés de ma personne.

Par quoi commencer, quand les dix prochains jours à Mumbai m’appartiennent, et à moi seul. Les autres jours aussi vu que j’ai prévu deux mois en Inde du Sud. Mais faut avancer par étapes pour ne pas sombrer en dépression. Voyager seul c’est intéressant, mais il faut s’accrocher et avoir de la suite dans les idées. Rêver la vie et s’organiser. Donc dix jours dans cette ville grouillante la nuit comme le jour. Je commence par le petit déjeuner : riz, herbes aromatiques, poulet, œufs… et piments. Je retrouve les senteurs d’Asie. Et ce sera comme ça tous les jours. Senteurs parfumées et épicées. De quoi ne jamais savoir quoi manger tant c’est varié. Ainsi faire confiance et pointer les menus au hasard. Prier pour son estomac. Jamais déçu. Je feuillette les pages déjà usées de mon guide du Routard pour repérer d’entrée de jeu la maison de naissance de Ruydard Kipling, aujourd’hui dans les jardins de l’école des Beaux-Arts. Je fixe l’adresse sur mon plan et organise mes journées pour ne rien manquer du quartier de Colaba, Kala Ghoda, Ballard, Victoria, Church Gate ou encore flâner sur les quais de Marine drive qui s’ouvre sur la mer d’Oman, si bien décrite par Henry De Monfreid. Mythologie personnelle.

La nuit tombe. Mes habits sont trempés de sueur et par l’humidité de cette saison qui peut atteindre les quatre-vingts pourcent. Je m’installe dans le seul bistrot proche de mon hôtel et commande une King Fisher. Boire tranquillement est juste peu probable à Mumbai. Les tables sont bondées et les gens s’installent les uns par-dessus les autres. Ça rit. Ça crache. L’ambiance est à la fête. Il n’y a que des hommes, mâle on s’entend. Je constate qu’ils ont un penchant à se filer des whiskys par-dessous la cravate qu’ils ne portent d’ailleurs pas. Plutôt tendance à col ouvert, chemise par-dessus un pantalon costard assez large et tongs. Quelques farfelus portent des genres de toges ou des saris de couleurs, des tifs en douilles dans le dos et la bouille peinturlurée. Ça impose le respect. Fait penser aux Beatles au bord du Gange recevant l’enseignement du yogi Maharishi Mahesh et sous l’influence de certaines substances.

Puis je me traîne à mon hôtel.

Et c’est ainsi chaque jour que Brahma fait. Marcher. Éviter les nids-de-poule. Se frayer un chemin dans la foule. Admirer les femmes et leurs habits de couleurs, leurs cheveux et leurs yeux noirs. Ainsi comprendre d’où vient le peuple Rom. Ne pas marcher sur un corps allongés à même le trottoir. Tenter de traverser les avenues sans se faire happer pour une circulation tonitruante. Photographier des scènes de vie. S’effacer devant les religieux de toutes confessions. Boire considérablement pour éviter la déshydratation. Tousser. Cracher. Ordonner dans sa mémoire les nombreuses odeurs, des égouts, aux épices les plus raffinées et les encens. Donner quelques pièces aux mendiants, et comme bon européens qui respecte son corps, se calquer une bonne heure au bar du Taj Malhal Palace pour apprécier le silence et un verre de vin blanc français. Quoique les blancs indiens se défendent bien. Les bars si fréquentés que sont le Mondegar et le Leopold je les laisse aux jeunes touristes routards qui apprécient encore la musique eighties à plein régime. À cinquante ans il me faut du feutré pour récupérer.

Six jours déjà à ce rythme. Ça éprouve. C’est enrichissant. Un truc est incongru dans ce voyage. Je passe deux heures par jours devant le clavier de mon ordinateur pour honorer une commande pour un producteur de cinéma. Deux heures où  j’imagine des scènes de village qui se passent à Estavayer-le-lac, au bord du lac de Neuchâtel. Incongru vous dis-je?

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