31
mai
2017

La Havane

Je passe l’immigration de l’aéroport José Marti de la Havane, ainsi baptisé en hommage au poète de l’indépendance de Cuba. Assis sur la banquette arrière du taxi j’exulte, les tacots sont bien ceux des prospectus de voyages: Plymouth 1952, Ford 57, Dodge 55, Chevrolet 58… les Lada sont soviétiques. Le chauffeur de taxi me dit toute sa fierté de conduire la voiture de son père, en ajoutant rigolard «…à la Havane tu n’as pas de voitures, mais des ennuis mécaniques». Il me dépose à l’hôtel National. Un bâtiment de légende des années 30 du siècle passé. Ce bastion de la luxure a été bâti par la mafia américaine, une architecture Art déco et style arabo-andalou. La terrasse ou il fait bon de boire un Daïquiri offre un vue magnifique sur le Malecón.

J’ai choisi la Havane après avoir compris qu’Ernest Hemingway ne serait pas cet auteur, sans s’être installé à Cuba: l’île des écrivains. Aussi Pedro Gutiérrez, Cabrera Infante, José Lima, Eduardo Manet m’ont transmis la passion par enchaînements costauds de textes, ou se mêlent les histoires d’amour et de misères, sauce cubaine. Les coups de poing, le sexe, la danse, font la position sociale, qui ne dépasse pas l’angle de la rue. Le socialisme a figé l’histoire depuis un demi-siècle. Et quelle histoire! La Havane, ville aux mille colonnes, doriques, ioniennes ou corinthiennes, jalonnées d’atlantes et de cariatides, soutiennent des corniches couronnant des bâtiments aux vanités coloniales, érodés.

Il y a seulement quelques mois Raoul, le frangin de Fidel, a autorisé l’ouverture de commerces privés, ce qui explique cette multitude de portes-fenêtres aménagées d’une planche, qui font office de comptoir à marchandises diverses, sandwichs et boissons, ouvertes sur les larges avenues des quartiers populaires de Vedado, Cerro ou du Centre ville. Les familles se dépêtrent comme elles le peuvent pour survivre, plusieurs boulots, une journée de labeur se termine, s’enchaîne une nuit gagne-pain; ça se joue parfois encore en tickets de rationnement.

Ces prochains jours je suis attendu chez Ramon et Loreta qui tiennent une casa particulares – chambre chez l’habitant – sur Salvador Allende à deux pas du Capitole et de la vieille Havane. Comprendre la magie de la métropole, s’est s’installer dans une des demeures coloniales, plafonds hauts, pièces aérées et peinturlurées bonbons, sols en faïences, vastes terrasses aménagées de plantes tropicales. Prendre la mesure exacte de la Havane c’est approcher les communautés de locataires qui logent à l’étroit dans les anciennes demeures du vieux quartier, classé par l’Unesco patrimoine mondial de l’humanité, de même que le Malecón, magique front de mer de sept kilomètres, sur lequel viennent la nuit tombée se ressourcer les cubains, entre rhum et rythmes fatigués remis à la mode par Compay Segondo et Ibrahim Ferrer. Les couples s’étreignent sous les portiques des bâtiments baroques ou andalou-mauresques, rongés par les embruns salés de la mer. La Havane est aujourd’hui mutilée, mais magique, en convalescence et toute prête à reconquérir une histoire, à portée de cigares, Cohiba ou Patragas.

La jeunesse cubaine se prépare à affronter le reste du monde, à l’instar d’Ernesto, ce môme de 28 ans m’a décoiffé. C’est un passeur, un interprète, un guide. C’est un cubain représentatif d’une jeunesse toute en intelligence et pugnacité. Outre l’espagnol, le français, l’anglais et l’italien, il m’a conduit dans sa ville en discourant à propos d’histoire, d’architecture, d’économie, de musiques, de cinémas… et pas uniquement à propos de Cuba, mais en analyses comparées entre son pays et le reste du monde, notamment la vieille Europe. Et il n’est pas seul. Les jeunes cubains ont faim et soif d’apprentissages, d’études et d’économie libérale, mais dans le respect manifeste des avancées sociales quasi uniques sur l’échiquier mondial. Passer du temps avec Ernesto c’est encore profiter des musées et des meilleurs endroits de la ville, redécouvrir le Jazz en plein quartier de Vedado, se filer des mojitos et daïquiris dans le gosier de l’une des terrasses d’hôtels de légende, le Nacional bien entendu, mais encore l’Inglaterra, le Telegrafo ou l’Ambos Mundos dans lequel Hemingway a écrit Pour qui sonne le glas avant d’acheter La Finca Vigia.

Et pendant ce temps je me jette un dernier mojito au Bodeguita del Medio dans la vieille Havane. «Mon daïquiri au Floridita, mon mojito à la Bodeguita» se plaisait de répéter Hemingway. J’écrase mon cohiba contre le talon de ma santiag et me lève en laissant quelques pesos sur la table. J’suis éreinté. Une chaleur étouffante. Je m’essuie le front avec le mouchoir que me tend Pedro, l’ami d’un seul jour rencontré sur la route, un cubain qui me livre de bonnes informations pour mon prochain roman. La serveuse s’amuse en mimant ma tronche en sueur, elle lâche encore quelques borborygmes ibériques. Ça me fait sourire. Je remonte la calle Empedrado et j’échoue devant la porte d’un temple maçonnique. J’hésite un instant puis pousse la porte de loge de la Vertu et de la Fraternité. Il fait frais. Il fait silence. Je m’approche du seul homme que j’aperçois. Il me tuile. Me reconnaît comme frère. Il me fait savoir qu’aujourd’hui la loge n’est pas au travail. Il ajoute qu’il m’attend depuis tout ce temps. L’homme est vêtu d’une chasuble élimée. Il est pieds nus. Il me donne l’accolade. Ses bras sont puissants. Il a un visage de boxeur, des yeux étincelants, bleus clairs. Il est cubain. Il me fait signe de garder le silence. Il ouvre les deux battants de la porte du temple intérieur. Je découvre les décors, le ciel étoilé, l’orient, l’occident… l’homme me fait assoir sur les colonnes du septentrion. Il approche son visage et parle: «Veux-tu construire un Temple et réunir les pierres éparses? Pourquoi ne pas devenir un maître de l’œuvre? Prends ton poinçon, dégrossis les moellons sans un coup de broche de trop, fais les bons choix, saisis la gouge des tailleurs, mailloche, ripe, burine et fignole les détails, fais jouir les tores, les volutes, les billettes ou le biseau… en coups de maître; mais prends garde de bien choisir le ventre caverneux des initiés, de rejeter la vulve de la jouissance; fuis tant qu’il est encore temps, après l’initiation il sera trop tard; grimpe l’acrotère énigmatique qui se perd dans les frontons du temple; jette-toi à corps perdu dans les gargouilles cracheuses de force, de sagesse et de beauté. Pourquoi les groins et les feuillages, les griffons et les ours, l’escargot avant les voussures? Isis t’observe. Hiram meurt sous les trois coups. Tu n’as pas à construire avant l’heure jeune compagnon, mais ravis les couleurs de garance, cisèle à coups de trépan et de râpe la rosace des édifices sacrés, avant que tu ne sois préparé à affronter la mort… choisis maintenant, ou jamais plus…»

Légèrement groggy par les propos du maître maçon je traîne de longues heures dans les rues de la vieille Havane, le cœur léger. Je bouscule l’épaule d’une voyageuse. Nous échangeons quelques informations sur les casas particulares encore disponibles. Elle vient de débarquer en ville après des semaines de vadrouilles, Vinalès, Pinar del Rio, Cienfuegos, Trinidad, Santa Clara, Remédios… Elle n’a pas beaucoup de moyens et rêve de prendre une douche et s’étendre. Me reviennent les recommandations du maître maçon: «… prends garde de bien choisir le ventre caverneux des initiés, de rejeter la vulve de la jouissance.» Ça me turlupine, puis j’me dis qu’il n’y a aucun mal à rendre servir à une baroudeuse plutôt mignonne, et l’invite à partager ma chambre… Ce n’est finalement pas si mal de découvrir à deux les endroits de prédilection d’Ernest, prix Nobel de littérature, qui a fait partie du courant littéraire américain dit «de la Génération perdue».

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