31
mai
2017

Chicago

Je ne me suis pas fait Mormon à Salt Lake City comme je vous l’avais laissé entendre dans ma chronique précédente. Pas folle la guêpe ! Les bondieuseries me fiche parfois la trouille. J’ai donc assez vite filé de cette ville qui m’a foutu un sacré cafard. Oui, il faut voir l’austérité des lieux, les bâtiments, les avenues, les commerces… pas jojo tout ça.

Trente-cinq heures de Greyhound pour atteindre Chicago, en Illinois, la troisième ville des États-Unis. J’y écris ses lignes. Je suis parti de Californie, j’ai traversé le Nevada, l’Utah, le Wyoming, le Nebraska et l’Iowa. Je suis vanné. Un mal de dos pas croyable. Le rêve rencontre la réalité du corps. Je vieillis. Découvre la ville d’Obama avec tout de même une certaine curiosité. Chicago me semble une autre Amérique, comme New-York d’ailleurs. J’y retrouve certains codes européens. Une culture. Certes les gratte-ciels me rappellent la démesure, l’immensité du lac Michigan et l’étendue de la ville aussi. Mais c’est relativement calme. Alors que Chicago fait partie de la Manufacturing Belt -La ceinture de l’industrie américaine- et qu’il s’agit de l’une des places financières les plus importantes du monde, elle compte malgré ça de fantastiques universités, des musées, des théâtres, sans oublier le magnifique Orchestre symphonie, sous la direction du Néerlandais Bernard Haitink, une pointure. Et moi qui suis stupidement resté avec en tête mes truands de la Prohibition… je mériterai des claques ! Plus aucune de traces d’un Mano Nera, de James Colosimo et autres Al Capone.

Il fait bon vivre à Chicago. J’aime la ville. Oh, je suis frigorifié, et trempé. La pluie est fine, il fait terriblement froid. Je baguenaude sous les poutrelles métalliques vieillissantes qui soutiennent le bruyant métro aérien qui traverse le centre ville. Dans tous les coins je trouve un Stardust Café et des Burger King, les références alimentaires du pays.

Un compagnon de route, Sean, sans domicile fixe qui était monté dans le bus à Fort Collins, était venu s’asseoir à côté de moi, reconnaissant le routard européen venu s’encanailler sur la route, m’a dégoté une piaule dans un baraquement pas très éloigné du départ de l’historique route 66, qui relie Chicago à Los Angeles. Des types comme Sean m’inspirent des cahiers de notes. Alors je note. Voilà le Beatnik d’aujourd’hui. Sans domicile. Sans le sou. Routard. Seulement il n’écrit pas et a déjà ses 44 ans, oui, à cet âge Kerouac était déjà mort, tué par ses excès. Je vous livre un clin d’œil de cette Amérique, pas seulement riche : De Fort Collins à Chicago, Sean se précipitait aux arrêts Greyhound pour remplir des sacs de boîtes de conserve qu’il trouvait dans les corbeilles. Il en a rempli le bus. Personne ne s’en est plaint. Tous plus pauvres les uns que les autres. A mi-chemin Sean m’a observé en souriant, pour me dire qu’à Chicago il connaissait un ferrailleur qui lui remettait une pièce pour chaque boîte, ajoutant que la route et les corbeilles qui la jalonnent étaient pour lui une question de survie. Après quoi Sean m’a proposé de l’accompagner chez un pote à lui. C’est fait, j’ai une chambre. Enfin, quatre murs, vue sur un immense panneau publicitaire, pas de chauffage. Allongé sur un matelas à même le sol, je prends le temps de réfléchir à mon voyage, et les mots d’un immense bonhomme me reviennent : « Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même. On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait ». Faut-il rappeler qu’il s’agit de Nicolas Bouvier ?

Je suis parti avec Kerouac qui cherchait le Juste, et c’est à Bouvier que je pense, lui qui cherchait le Beau. Et le beau dans cette chambre, ben il faut avoir de l’imagination…

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