31
mai
2017

New York

Chicago est loin derrière moi. Vingt heures en car de la compagnie Greyhound pour fouler la 42e à Manhattan. New-York, via Indianapolis, Pittsburg, Philadelphia. Les paroles de Nougaro à propos de NYC, me reviennent à l’esprit : J’ai senti le choc, un souffle barbare, un remous hard-rock…

Il pleut. J’ai froid. La chaussée trempée reflète les lumières de la ville, les voitures tracent de profonds sillons, les égouts refoulent de l’eau noire, de la fumée, les sans-abris se vautrent sur le trottoir, les piétons hèlent les taxis, quelques personnes se précipitent sous les rideaux de pluie, les têtes enfoncées dans leurs épaules, deux agents de police poussent les portes vitrées de la gare routière, bondée, les klaxons et sirènes résonnent contre les buildings, les faisceaux clignotants des immenses panneaux publicitaires éclairent l’avenue en alternance… Aussi je prends le choc, le souffle, le remous hard-rock en pleine figure.

Je suis légèrement anxieux. Mon voyage touche à sa fin. Je lève les yeux. Les gigantesques lettres typographiées du New-York Times, blanches, étincelantes, fixées contre la façade de la rédaction, se multiplient contre les surfaces vitrées aux alentours. Le ciel est noir. Une ombre s’approche, se fige devant moi et m’interpelle. J’ai rendez-vous avec Shyann, une sociologue américaine avec qui je suis en contact au sujet de la Beat Generation. Je repose mes yeux sur son sourire, ses lèvres appétissantes, ses yeux brillants. Ses cheveux sont trempés. Elle les tire en arrière, puis me serre la main. Des semaines que je baroude avec des mâles. Shyann me tourne la tête. Elle m’entraîne. Elle a pris une chambre au Dexter House, 86e avenue, quatorze dollars la nuit. L’ascenseur ne fonctionne pas. La cage de l’escalier est balayée par des courants d’air. La porte grince. La chambre est grande. Les WC sur l’étage. Une seule douche pour les locataires. Shyann me fait découvrir le quartier d’Upper West Side, près de Central Park, y habitent les artistes. J’en rencontre. Je note. Je photographie. Je romance.

Je suis emmené à Little Italy, China town, dans les quartiers branchés de South Houston (Soho) et North Houston (Noho). Nous passons d’une galerie de photos à une librairie, d’une librairie à un musée. Je retrouve mes repaires européens. Shyann a organisé pour mon départ un rendez-vous au mythique Chelsea hotel, 222 West de la 23e. Combien d’artistes y ont séjournés ? Bob Dylan s’y inspire pour chanter Staying up for days in the Chelsea Hotel ; Madonna s’y met en scène, façon « porno chic » ; Herbet Huncke s’y injecte de la morphine ?

L’homme qui me reçoit me fait promettre que je ne citerai pas son nom, puis me parle de cette génération que je suis venue cherchée. J’ai la tête en bouillie. J’ai le ventre qui part en fanfare. Je boucle la boucle des kilomètres qui me séparent de L.A. Je suis déjà nostalgique.

L’homme me remet une version de Guilty of Everything de Huncke, qu’il a fréquenté. Ses histoires ont déterminé l’avenir des Ginsberg, Burroughs, Kerouac. J’ouvre au hasard le bouquin. Une phrase : Quelqu’un devait s’y coller ! Voilà tout. Je répète à voix basse : – Quelqu’un devait s’y coller ! C’est plein de bon sens, ce sens que je trouve auprès des misérables qu’il m’est donné de trouver sur la route. Si je les écris c’est un peu pour ça, oui, quelqu’un doit s’y coller, faute de quoi nous passerions à côté de l’essentiel.

Je prends une immense inspiration. Quitte la route. Il est temps que je retourne à Genève, m’isoler, déposer mon blouson de baroudeur, reprendre la table qui m’est réservée à mon pub irlandais favori, et transcrire mes notes en un récit de voyage, un voyage au centre de l’Homme.

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