31
mai
2017

San Francisco

Hôtel Bristol, 56 Mason street, au cœur de la ville. Une pension pour les moins argentés, sans domicile et routards, à deux pas de la Market street et l’alignement des enseignes les plus prestigieuses. Ça gueule d’une chambre à l’autre, et dans la rue. Une cacophonie qui n’a rien à envier à celle que je rencontre dans les Greyhound. Le garde-chiourme, réceptionniste hindou, calfeutré derrière son comptoir, protégé d’un grillage, n’a pas manqué me mettre en garde sur le couple de lesbiennes du premier étage, qui s’entredéchirent à longueur de nuit, alcool aidant. Je les ai immédiatement situées. C’est la chambre d’à-côté.

L’autre chambre ?

Un grand black balafré qui m’a broyé les phalanges en lâchant un « Hi guy ! » guttural, et qui à l’heure où j’écris ses lignes a enclenché un porno dont les essoufflements des prestigieux acteurs viagrés et infatigables se perdent dans les couloirs de l’hôtel. Bref, les miasmes de la moquette, l’humidité des murs et le grincement du radiateur, n’ont pas raison de mon sommeil. Je me vautre comme un ours et file à l’horizon de mes rêves américains. « Les seuls gens vrais pour moi sont les fous, ceux qui sont fous d’envie de vivre, fous d’envie de parler, d’être sauvés, fous de désir pour tout à la fois, ceux qui ne baillent jamais et qui ne disent jamais de banalités, mais qui brûlent, brûlent, comme des feux d’artifice extraordinaires qui explosent comme des araignées dans les étoiles, et en leur centre on peut voir la lueur bleue qui éclate et tout le monde fait : Waouh ! » Un souvenir des quelques mots de mon pote Kerouac. Je suis servi.

San Francisco. Le Golden Gate. L’île d’Alcatraz. La Transamerica Pyramid. La Coït Tower. Les Cable cars. Telegraph Hill. Des symboles de cette ville qui a révélée la culture hippie et la libération sexuelle. Les Beat en sont pour quelques choses ! Oui mes enfants, tout à l’heure je me suis planté à North Beach devant La librairie d’où tout à commencé : City Lights Books sur Colombus street, à deux pas de Broadway et du musée de la Beat Generation. Une librairie qui en jette ! Je suis aux anges. Des bouquins de nulle part et de partout. Il me faut fouiner et me laisser porter par mon intuition. Un passage obligé pour comprendre les mouvements contestataires de la deuxième moitié du siècle passé. Et depuis les semaines que j’ai pris la route, je trouve enfin quelqu’un, et quelqu’une, pour qui Kerouac, Burroughs, Ginsberg, évoquent plus qu’une star du show-biz. Les œuvres On the road, Howl et Festin nu trouvent une juste place dans cette librairie hors du commun.

J’ai aussi clampiné la nuit dans China Town pour assister à la fermeture des boutiques de produits mercantiles, enfin me perdre à l’arrière des commerces pour retrouver une population migrante qui ne se dévoile jamais le jour. Tout un roman ! Quelques paroles échangées sur leur province d’origine, soit du Sud-Est de la Chine : Fujian, Zhejiang ou Guangdong, soit du Nord-Est : Jiling, Liaoning, Hailongjiang. Je prends des notes qui me serviront à l’écriture de mon prochain roman, que je veux dans ces régions. Mais c’est une autre histoire…

La température s’est doucement rafraîchie. J’ai alors acheté un Hoodie bleu marine -une jaquette avec capuchon pour teenager- dont mon fils va rire en me disant que je refuse mon âge et ma fille que j’ai l’air d’un imbécile. Ils ont raison, mais Katelyn, la vendeuse de fripes de chez Americain Eagle était bien trop jolie. J’ai acheté. Elle vient de l’Ontario. Ne connaît pas Kerouac.

Dès demain je file pour la traversée qui doit m’emmener à New York, là-bas à 3500 kilomètres. Je dois me rendre une fois encore à la station des Greyhound, batailler pour un siège et éviter à tout prix de me trouver à côté d’un ventripotent ronfleur, d’autant que j’ai dix-sept heures de route pour une première étape à Salt Lake City, chez les Mormons. Qui sait ? J’vais peut-être me convertir ?

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