31
mai
2017

Mui Né et Nha Trang (suite)

J’entrouvre mon cahier, saisis mon instrument à écrire. Plume. Encre. J’ai besoin ici d’une écriture grattée. Pleins et déliés. Trop de senteurs. Trop de goûts. Trop d’images. Genève s’éloigne déjà de moi. Je dépose chaque jour un peu de mon identité de flic. J’hésite encore. Suis-je un ex-flic genevois ? Je crois que non. Je transforme l’essai, comme au Rugby, voilà tout ! Et ce seront les routes de l’écriture.

Je sors d’un long entretien avec le cinéaste et écrivain vietnamien Lê Dân. Sa vie est un roman. Assistant de Camus. Rien que ça ! N’essayez pas de calculer son âge. Un indice ? Il se trouve dans son jardin d’hiver. Né à l’époque indochinoise. Aujourd’hui ses yeux pétillants observent l’avenue Bui Thi Xuan, qui prolonge l’ancien parc sportif colonial au cœur de Saïgon. Devrais-je dire Ho Chi Minh ? L’homme occupe un minuscule appartement. Il y a aménagé un bureau dans lequel il a entassé ses souvenirs : certificats universitaires de prestigieuses universités françaises, livres d’histoire du cinéma, photos de ses années en France, reconnaissance par l’Unesco de son œuvre cinématographique… Il y a moins de deux jours je ne connaissais rien de cet homme. Le voyage a ceci de fantastique : il ajuste l’humanité. La rencontre est au bout du chemin. Il suffit d’écarter les bras. Alors je transforme en une histoire ce qui pourrait ne rester qu’un tête-à-tête. D’ailleurs des histoires j’en croise.

Je suis sur une terrasse d’un estaminet saïgonnais. Il y a Sophie l’Auvergnate doctorante en lettre qui vadrouille depuis des mois au Vietnam, derrière son mec qui pilote un programme de développement durable à Dalat. Il y a Mike, l’américain vérolé qui n’est jamais retourné dans son pays. Il fait partie de ceux qui étaient partis avec On The Road sous les sandales, et après s’être perdu en Inde, il est venu s’échouer en Asie du Sud-est. Il y a cet Italien, Gianfranco, qui a ouvert un café dans le coin de Nguyên Công Trû. Il y a cette australienne qui a ouvert une agence de voyage avec son compagnon vietnamien. Il y a… Il y a moi. J’essaye d’écrire tout ça ! C’est décevant. Je besogne. Je bricole. Ne suis pas satisfait de ce qui sort de ma plume. Alors je ferme mon cahier de notes. Mais une femme débouche dans la rue, ses jambes sont terriblement arquées, elle porte une tige en bambou en travers de ses épaules, à chacune des extrémités sont suspendus de lourds plateaux contenant des fruits et des légumes, elle est habillée de ce vêtement vietnamien, soit rose, soit jaune, soit bleu, qui semble un pyjama, son visage est masqué par un tissu coton, que la plupart des femmes portent ici. Oui, il est mal vu de prendre du soleil ! D’ailleurs les bras sont couverts de gants qui montent aux épaules.

Je reprends ma plume. Un arrêt sur image. J’ai l’esprit qui turbine à nouveau. Les doigts qui me démangent. L’histoire s’enchaîne sur mes pages déjà noircies. J’imagine un voyage entre Saigon et Hué, la Cité Impériale à près de 1000 kilomètres d’ici. J’y ai rendez-vous avec Trân Vân Hoàng, un ami écrivain. Tiens, toute à l’heure je vais me balader au port. J’y trouverai peut-être mon porte-conteneurs ?

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