31
mai
2017

Phnom Penh

J’ai quitté Hong Kong. La piraterie. Je suis repassé par Saigon. Les trafiquants. J’ai filé sur la Cambodge. Les faussaires. Alors j’ai de justesse attrapé le bus pour Phnom Penh. Six heures pour repenser mon voyage : la découverte de personnalités étonnantes, des écrivains, des cinéastes, des baroudeurs. C’est certain, mon écriture passe par les villes et les gens. Il me faut des gueules pour que j’écrive. Je suis un romancier urbain ! Faut que ça grouille ! Saigon. Hong Kong. Phnom Penh. Bangkok. Waouh ! Vous me suivez ?

Je gratte mes carnets de notes. Mais que vais-je faire de tout ça ? Je me sens un peu perdu. J’ai le vertige. La trouille aussi. Ça vit comment un écrivain ?

Le transport dans les bus de la compagnie Mekong Express est égal aux autres : chaotique. Nous sommes entassés. Des pieds nus, des pouces, des ongles rognés, me filent sous le nez. Ça dodeline de la tête. Ça boustifaille. Il fait chaud. Trop chaud. Une télévision, suspendue au-dessus du chauffeur, diffuse un jeu ballot en cambodgien. Ça braille. J’observe les visages hilares. Je ris avec eux, ça m’évite de compter ici les voitures dans le fossé, là les motos encastrées.

Nous passons la frontière. Les formalités. Je dois avoir une sale tronche, le préposé aux visas vérifie quinze fois mon passeport. Je suis admis. Good morning Phnom Penh ! Alors mes enfants fermez les yeux. Rêvez avec moi ! Oui, hôtel Manolis. André Malraux est retenu six mois dans cette taule pour avoir dérobé deux statuettes de la Citadelle des femmes – Banteay Srei – à Angkor. Nous sommes en 1923. L’aventurier écrivain écrira : La Voie Royale. Un voyage initiatique. Comme promis je livre ce récit en direct. Juillet 2008. Je suis sur la place de la poste, face à ce bâtiment. Ce n’est plus un hôtel. Les murs sont effrités. Les fenêtres grillagées rouillées. Le balcon royal abîmé. Mais… mais il reste quelque chose. Je m’approche. Je passe le porche. Je retiens ma respiration. Des visages se tournent. Une jeune fille me fait signe de monter à l’étage. Je la suis. Les escaliers sont en bois. Ça grince. Je suis pris d’un sale doute. Pensait-elle que j’étais un « client » ? Allait-elle m’emmener dans sa chambre ? Je m’arrête au premier étage. La fille se retourne et désigne l’étage du dessus. Je lui montre mon appareil photo, explique que je souhaite trouver les traces de Malraux. Elle secoue la tête. Je répète. Elle rit. Me caresse l’épaule. Elle est très belle. Le visage des Khmers est incroyable. Les yeux en amandes. Les pommettes charnues. Les fronts larges et intelligents. Ce sont les plus belles personnes que j’aie rencontrées en Asie. Mais bref, à l’instant je suis coincé entre deux portes, pris en main par une fille qui me demande dix dollars en mimant une fellation ( ? ) J’avais presque oublié la pauvreté du pays. Je tends dix dollars. Je prends seulement des photos du couloir et des portes, des éclairages et des poutrelles. Assurément la fille me prend pour un dingue. Avant de partir je la regarde en souriant à mon tour, un peu maladroit. Romancier voyageur, je ne peux que lui offrir un sourire et dix dollars…

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