31
mai
2017

Phnom Penh (suite)

Je feuillette les pages de mes carnets de notes. Dix semaines que je partage avec vous mes observations, mes doutes, mes émotions… ce voyage en Indochine. Saigon 5 vit maintenant par soi-même. L’histoire ne m’appartient plus tout à fait. C’est grisant. Les idées s’enchainent. J’écris. Et dans l’immédiat je file à travers le boulevard Monivong, un axe important de Phnom Penh, avec celui de Charles de Gaulle, Sihanouk et le quai Sisowath qui borde les rivières Bassac et Tole Sap, des affluents du Mékong.

Il faut du courage pour traverser Monivong. Surtout sous la pluie. Comme pour les rues de Saigon il faut savoir ici glisser entre les motos et les pick-up, sans accélérations ni ralentissements, se fondre entre les carrosseries, contourner celle-ci, remonter celle-là. Alors j’atteins l’autre côté de la route sain et sauf !

Je me dirige en direction du musée d’archéologie. J’ai rendez-vous avec Bertrand Porte, restaurateur de l’école extrême-orientale française. L’homme est chaleureux, il me présente les pièces les plus précieuses de la collection. Il m’indique quelques combines à ne pas manquer quand je serai à Angkor. Nous évoquons le trafic de pièces archéologiques et la truanderie internationale. Nous enchaînons sur la littérature et les aventuriers. Bertrand est la première personne à qui je me présente en qualité d’écrivain, oui, depuis quelques jours je ne suis plus flic, ni aux Pâquis, ni ailleurs. Salut Madame Claude, Ginette-la-Blonde, Fraisette… Salut Coco le Borgne, Riquet la Lame, Bébert Cœur de Velours… Je ne viendrai plus vous chercher au comptoir d’un estaminet du quartier, un mandat d’amener en poche ; désormais nous prendrons un verre et je romancerai vos vies.

Je quitte Bertrand et ses passions archéologiques, pour me rendre à l’ancienne université de Phnom Penh : Tuol Sleng. Aujourd’hui un lieu commémoratif du génocide cambodgien. Nous sommes en 1975. Les Khmers rouges investissent la capitale. Plus d’un million cinq cent mille victimes. Un pays à l’agonie. La police collabore avec l’armée. Un massacre ! L’université devient un commissariat.

Je pousse les grilles d’accès aux bâtiments. Je déambule dans les couloirs grillagés de fils de fer tranchants. Les salles de classes sont aménagées en salles de tortures : baignoires, chaînes, pinces, fers, poulies. Dans celle-ci les faïences sont brisées sous l’impact des masses qui servent à briser les os, dans celle-là les murs sont marqués des griffures des otages citoyens. Je passe devant les panneaux brinquebalants contre lesquels sont affichés par milliers les photos d’identité des enfants, des femmes, des hommes interrogés, humiliés, blessés… exécutés. J’observe les photographies en retenant mon souffle. Je cède devant ces yeux vidés de substance. Je tourne la tête. Je change de bâtiment. Les salles de cours de l’aile Nord ont été aménagées en cellules individuelles. Les murs de séparation sont en briques rouges. Les espaces sont numérotés d’un chiffre dessiné à la va-vite. Je me dirige vers la sortie le ventre contracté. Me retourne une dernière fois. J’ai froid dans le dos. Phnom Penh était appelée la Perle de l’Asie. Comment parfois croire en l’Homme ?

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