31
mai
2017

Sadec

Ceux qui n’aiment pas Marguerite Duras m’en voudront, mais j’suis un peu ici pour elle, non ? C’est promis, après je passe à Malraux sur les traces de la Voie Royale et des Conquérants. Je vous écrirai un texte de l’hôtel Manolis (qui n’est plus un hôtel) de Phnom Penh, dans lequel l’homme de lettre a été retenu prisonnier six mois pour avoir volé deux statuettes au temple de Banteay Srei – la cité des femmes – à Angkor. Mais pour l’instant, je m’farcis des heures de transports publics, serrés les uns contre les autres, un marmot à ma droite qui s’amuse avec mon oreille. Je le regarde méchamment, rien n’y fait ! Il sourit. Il bave.

Terminus. Je traverse le Mékong sur le ferry allant de Vinh Long à Sadec. Je suis enfin chez Marguerite. Je la vois partout. Je pense même avoir aperçu Huynh Thuy Lé – l’amant – dans son costume occidental, observant en lousdé cette gamine de quinze ans appuyée contre la rambarde. Je prends une photo. Je vole l’instant imaginé. Ah, ces romanciers !

Je débarque sur des terres sablonneuses. Sadec est encore à quelques kilomètres. Taxi. Piste de sable rouge. Une bourgade. Une église rose. Des bâtiments décrépits. Des étals. Une circulation dispersée, un peu chaotique. Mais c’est tranquille. Vrai aussi que Sadec n’évoque pas grand-chose pour les jeunes vietnamiens, encore moins Duras.

Je flâne. Je m’aperçois que je n’ai pas pris de carte routière, comme si évidemment j’allais tomber à-pic, là où il fallait. Un pont enjambe la rivière, je débouche dans un marché. Je repère un vieillard, m’approche, lui parle de la famille Thuy Lé et de Duras. Il reste silencieux. Sort de sa poche un paquet de cigarettes, m’en tend une, me l’allume. Je ne fume pas, mais j’accepte. Relations publiques. Il ne quitte pas mes yeux. Il me calcule. Bingo, j’ai gagné sa sympathie. D’un signe de la main il désigne une direction.

Je longe le bord de la rivière. La Maison Bleue. 255 A Nguyen Hué. Architecture chinoise. Faïences. Galerie. Patio. Je suis accueilli par la parenté du grand oncle Huynh. Ils me font visiter la maison, me désignent des photos de famille. Je reste pantois. Nous partageons le thé vert dans la pièce centrale, richement décorées de teck, de laques et de miroirs. Je demande où se trouve l’école primaire de Marguerite. Une des jeunes filles me dessine un trajet sur un morceau de papier. Elle s’interrompt. Observe le plus âgé. Il fait un signe d’approbation. Elle crayonne une autre voie, me disant qu’il s’agit de la tombe de son grand oncle. Je les quitte ému. File dans les ruelles. Trung Vuong. Le lycée. Je passe de classe en classe. Les bancs sont anciens. Je cherche une trace, une inscription. Mais rien. Je discute avec les enseignants, étonnés que des français viennent parfois les trouver. Ils me font savoir que la directrice à garder les cahiers de notes de Marguerite Donnadieu – Duras est le pseudonyme que l’écrivaine a choisi en souvenir du village français d’origine de sa famille. Malheureusement la directrice sera absente pendant mon séjour. Crotte !

Je traîne, les épaules lasses. 38 degrés Celsius. Je découvre Sadec. Suis le seul occidental. Les gens m’observent. Je débouche dans un chemin de terre. Une femme me désigne une tombe perdue dans les herbes sauvages : Ong Huynh Thuy Lé 1908 – 10.08.1972. Je chiale comme un môme. Me revient une phrase de Marguerite : « Je n’ai jamais écrit croyant le faire, je n’ai jamais aimé croyant aimer, je n’ai jamais rien fait qu’attendre devant la porte fermée. »

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