31
mai
2017

Saigon (suite)

J’ai vadrouillé ces jours. Les maisons coloniales qui ont échappé aux ravages du temps et des guerres, me font penser parfois à Lisbonne ou Mexico. A Macao aussi. Cependant je suis bien à Saigon. District 6. Cholon, quartier chinois, marché Binh Tây. On se bouscule et on se parle, beaucoup. Je me familiarise à ces voix nasillardes. Je m’éclipse dans une ruelle, Chu Van An ou Lé Truc, qu’en sais-je ? Je frime derrière quelle fenêtre Huynh Thuy Lé a aimé Marguerite Donnadieu, qui signera ses œuvres littéraires sous Duras. Celle-ci ? Celle-là ?

Je romance et je m’égare. Un cyclo-pousse. Je m’écarte. Je suis bousculé par un jeune vietnamien au look américain sur un scooter italien. Eh ! La réalité est parfois autre. Oui, il y a la pollution, les chantiers, le bruit omniprésent, une circulation infernale, la prostitution. « Massage ? Massage ? », insistent des gamines. Malaise. Je n’offre qu’un sourire maladroit.

Je continue mon chemin. Chaque mètre carré est exploité. Comment font-ils ? Ici, une cuisine improvisée à même le sol, un brasero entre les dalles, des chaises en plastique, une table brinquebalante qui couvre un monceau d’ordures… alors voici un tripot. Et la cuisine est excellente. Elle se décline en escargot gingembre, crêpes aux crevettes, calamars grillés, pigeons rôtis, œufs de canards couvés. L’orage gronde. Le vent se lève que déjà des billes lourdes descendent du ciel. Je me précipite sous une toile de tente. J’suis trempé. Nous sommes quinze sous deux mètres carrés. Je glisse dans un local ouvert sur la rue. Sacs de céréales empilés. Bureau métallique. Ventilateurs. Un chat bat la queue devant une cage d’oiseaux en osier. Une femme me tripote le bras. Elle me sourit. Son visage est incroyable. Sans âge. Une vie tracée dans la peau. Sillons profondes. Une vraie trombine mes enfants ! Ni une ni deux elle me tend un verre d’alcool jaune pisse. Elle me bouscule le coude. Je n’y échappe pas. Cul-sec. Ça tournicote. Le local se remplit de monde. Encore des sourires. Trois verres. J’ai la sensation de m’injecter un liquide brûlant dans les veines.

Une éclaircie. Je m’échappe, non sans avoir pris une photo de La vieille. Mototaxi. Je négocie un prix. Grimpe sur la selle léopard. Le kitsch, ils adorent ! Je suis affublé d’un casque ridicule en plastique rose. Waouh ! J’en ai fait des courses d’urgence dans ma vie de flic. Pourtant, rien de comparable. Quelques frayeurs. Les règles sont implicites, elles ne sont pas faciles à déceler d’une culture à l’autre. Bref, pas un conducteur ne s’arrête, tout le monde s’évite, coulisse. Faut juste anticiper. Je me laisse porter. Nous passons un temple, une pagode, une mosquée. J’ai rendez-vous à l’orphelinat Phu My avec sœur Elisabeth. Elle est directrice de ce centre pour handicapés mentaux abandonnés. 40 ans de pratiques. Elle a connu plusieurs gouvernements. Ça m’intéresse !

Je passe l’après-midi auprès des enfants. Je n’ai rien d’autre à offrir que mes gribouillis en langue française. Ils m’enlacent. Ils m’embrassent. Les handicapés ne connaissent pas de frontières…

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