31
mai
2017

Siem Reap (Angkor) (suite)

Angkor sera ma fin ?

Non, il faut me résoudre à quitter ces temples effondrés et visages de pierre, capturés par les racines de cette jungle mystérieuse, qui rappelle que la force est à la nature.

J’observe une dernière fois les marches patinées qui mènent sur les hauteurs d’Angkor Vat, mises en relief par le soleil rasant du matin. Je passe les portes successives, un œil sur les gravures des Dieux et des Rois, des forces du bien et du mal, de Garuda et de Naga, de l’histoire de la civilisation khmère. Je retrouve Matthieu. Un photographe français venu il y a une trentaine d’année pour un reportage, il n’est jamais reparti. Il s’est installé un restaurant, et partage aujourd’hui son temps entre cuisine, promenades et une passion intacte pour les prises de vue. Je lui sers la main, lui demande de passer le bonjour à Bruno, encore un français qui n’a jamais trouvé le chemin du retour. Vais-je en faire de même ?

Je photographie les bouilles amusées de gosses venus me dire au revoir, alors me décide, monte dans le tuk-tuk qui m’arrache à ces gens, ces paysages, ces décors, qui désormais m’habitent, pour toujours. Je ne me retourne pas. Je crains la douleur de l’éloignement. Une chose est certaine, mon prochain roman évoquera Angkor, sous une forme ou une autre.

Je pense à l’écriture et déjà j’angoisse. Comment construire mon intrigue ? Quels seront mes personnages ? Suivront-ils un tracé : Saigon, Hong-Kong, Phnom Penh, Angkor ? Où un autre ? Des routes, des chemins, encore et encore…

L’écrivain est angoissé.

Le chauffeur me dépose au centre de la ville de Siem Reap. J’attends le bus qui va m’emmener à Paôy Pêt, la frontière cambo-thaïlandaise. Six heures de transports. D’autres routards attendent aussi. Je devine dans leurs yeux l’émerveillement et la fatigue du voyage. J’observe la rue, à cette heure-ci déserte. Elle s’anime le soir quand les pubs et restaurants ouvrent. Des centaines de touristes, peut-être plus, viennent échanger, s’amuser, danser. Avis aux amateurs, le pub à l’enseigne Angkor What’s est à la mode. J’y ai rencontré de tout, des personnes seules, des accompagnées, des baroudeurs, des bourgeois, des couples en lune de miel et des couples illégitimes. Une américaine m’a lâché l’autre soir, hilare : « Mon mari commence sérieusement à m’ennuyer, j’vous présente mon amant… » Le type m’a souri bêtement, à peine gêné. Ah, le mariage, me suis-je dit, comme tout il y a un avant, un pendant et un après… et j’ai pensé à ma femme qui m’attend à près de 9000 kilomètres. Ce soir-là je me suis enfilé des whiskies, eh, ça nettoie la tête, parfois.

Je grimpe dans le bus bondé, mon sac sur les genoux. Siem Reap. Sisophon. Paôy Pêt. Que de la piste, des nids-de-poule, des crevaisons, des accidents. Ça ne m’étonne plus. C’est fou comme trois mois de voyages vous endurcissent, vous rendent tolérant. Par contre, il y a du nouveau : les bruits de bottes et les contrôles ! Oui, la province de Preah Vihear est sous haute tension. Les militaires thaïlandais toisent méchamment les militaires cambodgiens. Un temple khmer est au centre du conflit frontalier. L’UNESCO le reconnaît comme étant cambodgien, les thaïlandais refusent le verdict. Provocation de part et d’autre. J’observe par les vitres ces jeunes militaires prêts à en découdre. L’histoire se répète inlassablement. Dites voir, n’est-ce pas Clémenceau qui disait que la guerre est une chose trop sérieuse pour la laisser aux militaires ? Bien, sur ces belles paroles j’espère seulement pouvoir gagner Bangkok sans difficultés, les militaires à la frontière n’ont pas l’air commode…

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