31
mai
2017

Sihanoukville

J’écris d’un jet. Une écriture spontanée. La naissance d’un texte. Le plaisir de se lire. Se corriger. Reconsidérer une phrase ou une autre. Prendre son temps. Il n’y pas grand-chose à faire à Phnom Penh. Je ne vais pas m’y attarder. Je balaye d’un coup d’œil la terrasse sur laquelle je suis installé. Le Del Gusto, une maison d’hôtes entretenue par un personnel bienveillant. Je retrouve aussi le plaisir de savourer un vin de France. Un havre de paix au centre d’une capitale marquée par l’histoire tragique du peuple Khmer. Le Cambodge se redresse difficilement des bombardements américains et de la guerre civile. Pol Pot est mort dans son lit. Un vieillard… presque déjà oublié ? Le pays essaye tant bien que mal de retrouver une place sur l’échiquier économique de la région. Va falloir se mesurer à la Thaïlande et au Vietnam. Ce n’est pas gagné !

Je ferme mon cahier de notes. Je boucle mon sac de voyage. Prends le large. Je traîne quelques heures au centre ville. Passe le Russian Market. Observe les commerçants faire l’article. Ça vend ! Ça récupère ! Ça grouille ! Un rat immense se faufile entre les détruits qui jonchent le sol. Il se dresse. Renifle une odeur. Il change brusquement de direction et s’approche, me file entre les jambes. Je le perds dans les déchets. Je remonte Monivong Boulevard. Jette un dernier regard sur l’hôtel Manolis, aperçois bien sûr l’ombre de Malraux derrière une vitre sale. Je le salue. Il disparaît. Je jette quelques pièces dans le récipient d’un mendiant – il y en a des milliers – auquel il manque un bras et une jambe. Je réalise combien les gens sont mutilés au Cambodge.

Gare routière. Je monte dans le bus public pour Sihanoukville, à près de 200 kilomètres en bord du golf de Siam. J’ai appris que c’était le seul port en eaux profondes du Cambodge. L’amarrage parfait pour mon Saigon 5. Vrai que je ne recherche plus vraiment le porte-conteneur. Depuis quelques jours il s’agit d’une image romancée. Elle prend corps… de texte.

Six heures de route à travers une campagne de rizières et de palmiers. Les cultivateurs repiquent le riz sous des chaleurs pas croyables. Nous franchissons un col et, une eau turquoise s’étend à perte de vue. J’aperçois Sihanoukville et son port. L’on m’avait annoncé qu’il s’agissait d’une ville curieuse. Qu’il était difficile de la raconter. Je m’y essaye. Une rue centrale. Des bâtiments rongés par le vent et le sel. La rue balayée de sable. Ici un pousse-pousse tiré par un vieillard, là une voiture rouillée, ici encore une mobylette brinquebalante, et là des hommes avachis dans des fauteuils posés à même la rue.

Je descends à l’unique station. Un chauffeur de tuck-tuck me propose de m’amener à la plage, aménagée de bungalows. Nous passons des terrains vagues. Un portail en fer se dresse comme un trophée au milieu de nulle part. Des murs en béton sont effondrés en bord de la piste poussiéreuse. Les chantiers sont abandonnés. Je me trouve devant un bungalow en bois, peinturluré, aux planches ajourées. La plage est balayée par un vent sec. Un hurluberlu occidental traîne les pieds pour m’accueillir. – Cinq dollars par jour, grogne-t-il en mâchouillant un mégot. Il a la gueule vérolée. Il est sec comme une trique. La peau grillée. – J’organise une course de crabes, ajoute-t-il d’une voix rauque. Je devine un accent australien. – Les paris se prennent ici, à la réception, termine-t-il en s’éloignant, refusant d’un signe de la main de me faire remplir une fiche d’hôtel. – Range ton passeport, souffle-t-il encore, vaut mieux que personne ne sache qui est qui ! Il me tourne le dos.

L’on ne m’avait pas menti. Sihanoukville est un endroit curieux.

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