31
mai
2017

Sihanoukville (suite)

J’ai quitté Sihanoukville. L’ambiance est à plomber le moral des plus costauds, et en plus j’ai eu l’excellente idée de replonger dans Poisson-Scorpion. Imaginez que j’ai chialé comme un gosse, bien que Ceylan se trouve a pas mal de milles nautiques.

Bref, c’est postcommuniste, une atmosphère de fin de fête, fin de mariage ou de pique-nique. Faut avoir une bonne dose d’imagination pour trouver l’endroit sympathique. En même temps il y a un « quelque chose ». J’avais l’impression d’errer dans une zone minière abandonnée, ou de sillonner des plateaux de cinéma désertés. Sihanoukville ne se visite pas, on y rôde. J’ai croisé des routards égarés, des tenanciers de tripots aux gueules patibulaires et quelques touristes perdus, comme moi. Les habitants du bled traînent leurs savates et vaquent sans enthousiasme d’une occupation à une autre. Ils cuisinent, balayent, confectionnent des colifichets qu’ils écouleront sur la plage, se vautrent dans un hamac, attendent la fin de journée que le soleil pâlisse. Ici aussi ils s’avachissent devant leur poste télévision, posé entre un étal, ou sur un comptoir, suspendu parfois à l’entrée d’un commerce, ou encore coincé entre le lit et l’armoire de l’unique pièce de la maison. Bien entendu le volume est à son maximum. J’ai eu droit aux karaokés, aux jeux et séries guimauves. Le problème c’est que tout le monde ne regardent pas nécessairement le même programme…

J’étais installé au Cool Banana Bungalows. Cinq dollars la nuit. J’ai profité de la plage, sauvage. Je me suis plongé dans mes lectures, de Bouvier à Kessel. Le temps s’est écoulé aux rythmes des pages tournées, annotées, commentées. Je ne peux pas m’en empêcher. Je souligne et surligne mes bouquins. C’est grave docteur ?

J’ai aussi fait plus largement connaissance du patron de l’hôtel, le vérolé austrialien. Nous avons filé quelques bières. Il m’a rodé aux courses de crabes. Normal, c’est lui le bookmaker de la région. J’ai bien entendu perdu. Nous avons repris des bières, laissé filer les soirées. Il vaut mieux car il est inutile de chercher à fermer les yeux de la nuit. Oui, les blattes se donnent le mot pour venir faire la fête sous votre lit, et les moustiques valser autour de votre moustiquaire. Bientôt trois mois que je vis avec ces insectes. Je leur parle. Lis mes textes. Je crois même en avoir entendu se bidonner. Bref, passer plus de trois jours à Sihanoukville et l’on vous ramasse à la petite cuillère, tant c’est tristounet. En même temps les occidentaux qui y sont restés y trouvent du charme. Allez comprendre mes enfants ! Il est vrai que la plupart ont zoné des années en Thaïlande, en toute illégalité, avant que le nouveau gouvernement ne fasse un peu le ménage, et les expulse en douceur au Cambodge. Il est vrai aussi que la mer est superbe. Le golf du Siam est béni des Dieux. Avant de quitter la ville je suis passé au port. Un seul porte-conteneur, mais pas l’ombre d’un cordage de mon Saigon 5. Coup de blues. Alors j’ai levé l’ancre.

Phnom Penh – Siem Reap en remontant le lac Tonlé Sap. Antoine de Saint-Exupéry s’y était posé en catastrophe, en 1935. Il souhaitait gagner la cité d’Angkor. L’expédition fut un échec. Moi, je déboule ici des rêves plein la tronche. Angkor Tom, Bayon, Baphun, Ta Phrom… des noms à me renverser parterre. L’ombre d’un Corto Maltesse ou de Bob Morane file entre les éboulements de pierres et les racines. Je rêve ? Alors rêvez avec moi, c’est du tonnerre… Promis la chronique prochaine je vous guide entre ces temples qui associent astucieusement l’art bouddhiste et hindouiste. Tout un programme.

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