23
mai
2017

La Liberté

Policier, tu défends quelles valeurs?

Flic et pilote de formation en éthique et droits de l’homme dans la police genevoise, Yves Patrick Delachaux vient de publier «Présumé non coupable, des flics contre le racisme». Cet outil pratique tente d’expliquer, de comprendre et de prévenir les dérapages policiers. Interview.

Carole Vann

Raciste, la police?
C’est parce que les directives ne sont pas assez claires!
Yves Patrick Delachaux est un flic-écrivain qui a été parfois considéré dangereux par sa hiérarchie. Aujourd’hui, il est le symbole des droits de l’homme au sein de la corporation. Il s’est fait connaître avec «Flic de quartier» – une autobiographie romancée de sa vie de patrouilleur plongé dans l’envers du décor des Pâquis à Genève – puis «Flic à Bangkok» (publiés aux éditions Zoé).
Aujourd’hui, il vient de terminer «Présumé non coupable, des flics contre le racisme». L’ouvrage, préfacé par Jean-Daniel Vigny (négociateur suisse au Conseil des droits de l’homme), propose des outils permettant aux policiers de ne pas développer des réflexes racistes face aux étrangers.

L’homme, qui n’a pas sa langue dans la poche, n’hésite pas à provoquer sa hiérarchie. Il était aussi apparu en 2001, avec son collègue Alain Devegney dans «Pas les flics, pas les Noirs , pas les Blancs». Le célèbre documentaire d’Ursula Meier qui a suivi leur travail de médiateurs auprès des communautés étrangères à Genève.

Inscrit depuis 1998 en Faculté de psychologie et de l’éducation, tout en continuant à travailler sur le terrain, il propose aussi des formations interculturelles aux policiers.

Quand, dans une formation, un flic vous dit: les Noirs, tous des dealers! Que répondez-vous?
Pas grand chose dans l’immédiat. Ca ne sert à rien de lui dire «c’est faux, les Africains ne sont pas tous des trafiquants de drogue». Il n’entendra pas. Le policier vient en stage avec un tas de choses à déverser, il se sent agressé dans un milieu difficile. Il est à bout et a surtout besoin qu’on l’écoute.

La police suisse est-elle particulièrement raciste?
Je ne connais pas de policiers racistes. Je connais des policiers désabusés qui auraient oublié les valeurs pour lesquelles ils ont rejoint le métier. En plus, aujourd’hui, le recrutement en Suisse romande est très filtré, on élimine les idéologues racistes. Par contre, on les prend très jeunes. Et ils y passent toute une vie. Que reste-t-il alors des bonnes intentions après des années de terrain sans gardes fous?

Que voulez-vous dire?
Après des années de pratique, si on me dit «latinos», je pense automatiquement clandestins et travail au noir. Si je suis affecté aux bars de nuit, pour moi une belle blonde de l’Est travaille forcément dans les cabarets.

La réalité à laquelle est confronté un policier est totalement subjective. Donc, il ne suffit pas de lui demander de ne pas faire de discrimination, de respecter les droits de l’homme, alors que l’essence même du métier est de discriminer, trier, repérer.

Mais le tri se fait selon certains critères…
Non, justement, et c’est bien le problème. Les polices européennes ont un très bon niveau opérationnel, mais on a toujours le nez dans le guidon. Le jeune flic est jeté à la rue et livré à son seul bon sens. Chaque policier a le sentiment d’être le dernier rempart de la démocratie, avec un sentiment de toute puissance terrible. Il n’y a aucune stratégie au niveau des ressources humaines, de l’encadrement, du management. Chacun développe des sous-structures internes et se débrouille.

Une sorte de système D émotionnel?
C’est ce qui amène aux dérapages. Exemple: un policier interpelle un Maghrébin et lui demande ses papiers. Le Maghrébin proteste, le policier le remballe brutalement. Pourquoi cela se passe de cette manière? Souvent, le policier ne sait même plus au nom de quelles valeurs, il vérifie les cartes d’identité. Alors il se réfugie dans un réflexe de défense.

Autre cas: une manif contre l’OMC. Le policier, issu d’une famille fribourgeoise retrouve parmi les manifestants des oncles ou des cousins paysans. Qu’est-ce qu’il fait? Aujourd’hui, sa seule stratégie possible, c’est de se porter malade vu que sa mission n’est pas claire: Pourquoi est-il là exactement? Pourassurer la sécurité de qui? Des commerçants? Des manifestants? De tout le monde?

J’ai vu tant de patrouilleurs se renfermer, se désolidariser petit à petit de leurs familles, parce qu’ils n’étaient pas au clair avec les normes de leur métier. Et alors on a recours aux substituts: alcool, sport. Ou pire: les suicides, très fréquents. C’est terrible pour un homme de réaliser qu’il y a un gouffre entre les valeurs qu’il défendait lorsqu’il est entré dans la police et ce qu’il est devenu…

Alors que proposez-vous dans votre livre?
Ce livre est le premier que j’ai pu écrire dans le cadre de ma profession. Tous les autres ont été faits sur mon temps libre.
Cette fois, j’interpelle les autorités directionnelles et politiques pour leur demander d’adopter des plans d’action.
J’ai émis 46 propositions, notamment des cellules de réflexion interdisciplinaires pour ouvrir la profession aux réalités de notre époque. Je travaille depuis trois ans avec Frédéric Maillard, professeur en HES à Fribourg, sur les problématiques des droits de l’homme.

Il ne faut plus qu’on laisse le policier se débrouiller seul avec sa conscience. Il doit pouvoir se dire: «si je choisis de contrôler cette voiture, c’est en fonction de ces critères précis… que je les approuve ou pas. »