29
juin
2017

L'Hebdo

Vrai flic et grand romancier

Genève. Récit palpitant, roman d’autofiction, «Flic de quartier» raconte la vie mouvementée du policier. Un métier que son auteur Patrick Delachaux pratique au quotidien.

Thierry Sartoretti

L'Hebdo

Le livre de chevet du policier, celui qu’il déteste souvent, mais ouvre tout de même vingt fois chaque jour c’est « la main courante ». Ce n’est pas un polar et surtout pas une histoire à l’eau de rose. Dans ses pages sont consignés tous les événements qui font le quotidien d’un poste de police. Chat perdu, ivrognerie, bagarre, vol à la tire, femme battue, meurtre, levée de corps… Nul doute qu’à Genève, un autre livre va figurer sous peu en bonne place dans les commissariats. Il s’agit d’une fiction, même si elle présente bien des points communs avec « la main courante ». « Flic de quartier », 300 pages au verbe tendre, chaud, serré, est l’œuvre d’un collègue en uniforme. Patrick Delachaux porte désormais deux casquettes. Policier et romancier.

« Blablablablabla!… Rien à foutre, l don’t care! » L’ivrogne de la table d’à côté grogne devant sa pression et parasite les conversations d’apéro sur cette terrasse espagnole. Dans « Flic de quartier », elles reviennent souvent, ces « trognes à goutte » qui vomissent tripes et boyaux dans les cellules du poste des Pâquis ou se font fracasser par un costaud apostrophé dans un bar. Les adresses et les personnages du roman de Patrick Delachaux sont fictifs, mais derrière les noms de fantaisie, il n’est pas difficile de reconnaître certains « hauts lieux » du quartier chaud genevois: salons de massage, bars à champagne, gargote asiatique ou toilettes publiques. « J’ai découvert dans ce quartier que l’éternité s’exprime chez les plus miséreux, s’exprime chez les plus nécessiteux, et dans la tristesse d’une nuit d’ivresse. Mais je ne sais pas qu’en faire. » Un constat lâché page 27: « Tu soupires. Baisses les yeux. Vois la moquette de couleur rose. « Ce quartier est un don! » penses-tu encore. »

A la terrasse débarque l’auteur 37 ans, sapé en civil, fine chaîne en or autour du cou, athlétique, souriant. Il a l’air bien dans sa peau. On s’étonne et son sourire s’élargit. Piège de l’autofiction. Ce genre littéraire colle tellement au vécu que l’on a imaginé à tort Patrick Delachaux en flic désabusé, à fleur de peau et d’explosion, ainsi dépeint page 48: « … une carapace se forme, de vraies tortues; c’est piquant de vrais hérissons; c’est mordant de vrais cobras; c’est malheureux de vrais hommes.  »

La police genevoise vit actuellement des heures difficiles. Son directeur a démissionné, une enquête décortique manquements et bavures, le G8 approche, les heures sup’ s’accumulent et les vocations restent fragiles. Dans ce contexte, « Flic de quartier » pourrait être un baril de poudre, un brûlot politique. Mais le récit de ces quelques heures dans la vie d’un « policier de la base », comme il se définit lui-même, n’est ni un pamphlet, ni un documentaire. Et surtout pas un polar. « Je n’en lis jamais, j’aime la littérature en prise avec le vécu, Kerouac, Bukowski ou Hemingway », explique Patrick Delachaux. « Ce roman est né d’un travail universitaire, d’un acte thérapeutique. » On s’étonne. Delachaux-simple-flic est atypique dans la grande maison.

Loin des clichés du polar
Inscrit en fac de psychologie et de l’éducation, c’est en rédigeant un texte dans le cadre d’une psychanalyse de pratique professionnelle qu’il a lâché quelques pages et « vomi du texte ». Prof et proches découvrent un style, l’encouragent à poursuivre. Le texte se transforme en manuscrit et parvient aux éditions Zoé à Genève. Enthousiasme. On croyait avoir affaire à un roman policier, on découvre un policier romancier. Sa forte plume dévoile un monde loin des clichés du polar, mais tout aussi palpitant. Histoires de trottoir et de nuits, histoires de dégoût et d’amour. « j’ai d’abord employé le « je », mais c’était trop personnel, autobiographique. Il fallait de la distance. Le « tu » s’est imposé, comme un souffle. » Et ce grade peu valorisant de « flic de quartier »? « Un policier n’est pas un héros. On vit dans l’ambiguïté. Notre métier est dans tous les sens du terme extraordinaire, mais c’est aussi la route de la perdition. A se colleter vingt ans plongé dans la misère, le deal ou le crime, certains perdent pied, craquent… »

Page 95, une patrouille de routine dans la gare. Contrôle d’identité. Une femme crie. Lunettes volées et accusation de racisme, parole contre parole, embrouilles qui se régleront à l’amiable: «  »Tu cherchais bien quelque chose à te mettre sous la dent, n’est-ce pas? Et par hasard t’es tombé sur fun Black! » Comme un remords, cette pensée cinglante te traverse l’esprit. Tu n’es pas fier. Pourtant tu sais aussi que le délit de sale gueule est un problème pas facile à gérer pour le flic de quartier. « Sans préjugé! » te dis-tu. Facile à dire, mais comment travailler sans faire appel à l’expérience, bonne ou mauvaise? » Dans la fiction, le « flic de quartier » s’interroge: il serait si facile d’allonger au tapis le seizième emmerdeur de la nuit…

Dans la vie, Patrick Delachaux tente plutôt d’ apporter des réponses concrètes. Avec son collègue Alain Devegney, il anime une expérience pilote: îlotier ethnique. Le terme surprend. Il s’agit d’agir à la fois comme policier et comme médiateur, de trouver des solutions pour approcher et mieux comprendre les 40% d’étrangers de Genève. Cela passe par des discussions, des rencontres, des cours dispensés aux collègues de la prison ou aux employés de l’office cantonal de la population. On est loin du flic à matraque. « Quel est le rôle intégrateur de la police face aux étrangers? Il faudrait encadrer, former les policiers, qu’ils ne débordent pas et connaissent les diverses facettes multiethniques de cette ville alors qu’au quotidien un des seuls contacts avec des étrangers se résume aux dealers d’Afrique de l’Ouest. » Expérience qui mériterait d’être mieux soutenue par le pouvoir politique, ce métier d’îlotier ethnique, de passeur autant que de patrouilleur, a fait l’objet d’un documentaire remarqué. Signé Ursula Meier et consacré à la paire Devegney-Delachaux, « Pas les Flics, pas les Noirs, pas les Blancs », un documentaire primé au dernier festival de Nyon et qui tourne actuellement sur les écrans du monde entier.

Un métier varié
Après un passage dans l’enseigne familiale de papeterie, Patrick Delachaux a découvert sa vocation de gendarme sur le tard. A 27 ans, la limite d’âge pour se présenter. « J’ai connu des policiers en pratiquant le judo. J’ai voulu connaître ça de plus près. » En s’engageant, cet ancien rocker rêve des Pâquis, de ses histoires et de sa population bigarrées. Il y effectue son stage, n’a jamais quitté les quartiers populaires et un jour de 1998 présente spontanément un dossier à son directeur: « La police face à la délinquance juvénile ». Le dossier étonne, plaît et c’est ainsi que germent la formation universitaire et l’expérience d’îlotier ethnique. Paroles d’ancien supérieur hiérarchique: « C’est un gars fin, sensible, avec un regard sur le monde, peut-être trop décalé pour rester flic ». Patrick Delachaux sourit.  » Beaucoup de mes collègues me questionnent: « Alors tu pars quand? » Mais il n’est pas question que je quitte la police. » Flic, c’est un métier varié. A la prochaine manifestation, sachez que sous le casque et derrière le bouclier, il y a peut-être un écrivain qui vient de potasser un ouvrage de Bourdieu.