29
juin
2017

Le Temps

Le blues d’un flic de quartier

Patrick Delachaux, îlotier atypique et tourmenté, a publié un roman largement autobiographique.

Emmanuelle Michel

Le Temps

Il y a deux mois, Patrick Delachaux était un flic dangereux aux yeux de sa hiérarchie. Dangereux, car atypique, aspirant licencié en sciences de l’éducation, formateur en relations interculturelles, et surtout auteur d’un roman quasi autobiographique sur les tourments existentiels d’un policier de quartier chaud. Au point d’être carrément interdit de parole à la presse par ses supérieurs qui l’estimaient «trop éloigné du métier de gendarme et de l’image d’un représentant de l’ordre public». Le verbe de Patrick Delachaux faisait peur aux gardiens du temple de la Sécurité: trop transparent pour être inoffensif.

Le revirement est total depuis que la police genevoise a révélé ses failles au grand jour, à la faveur d’une balle perdue qui a blessé une manifestante voilà plus d’un mois. Démission du chef, absence de communication, bavures: le voile est déchiré. Poussé sous les spotlights avec la bénédiction de ses nouveaux patrons, Patrick Delachaux est devenu en une semaine le symbole salvateur d’une humanité sous l’uniforme. La parution de son texte «Flic de quartier» aux éditions Zoé et sa présentation au Salon du livre tombait à pic.

A la veille d’un G8 qui s’annonce explosif, le gendarme dérangeant s’est transformé en un porte-parole inespéré pour redorer l’image d’une police qui dérape et pour rappeler que, derrière le casque et la matraque, il y avait toujours du cœur et surtout, beaucoup, beaucoup de peur.

Récupéré, le flic-romancier? Certainement. Mais l’essentiel pour lui est ailleurs. «Je me fiche du marketing. L’important, c’est d’avoir ouvert un espace de parole où les policiers peuvent reconnaître ce qu’ils gardent enfoui au fond de leurs tripes et qu’ils ne peuvent partager avec personne.» Un espace que Patrick le romancier a d’abord offert à Delachaux le flic. Pour survivre, pour retrouver le sens de ce métier qu’il exerce depuis dix ans. Inscrit depuis 1998 en Faculté de psychologie et de l’éducation, tout en continuant à travailler sur le terrain, il avait livré quelques lignes au cours d’une psychanalyse de pratique. Son style plaît. Il se lance. Ouvre les vannes de son malaise policier: «Tu cogites. Te dis que les démocraties y gagneraient en valeur et en morale, en permettant aux flics de quartier d’exprimer leurs failles: doutes, peines, douleurs, angoisses, parfois violences. Tu cogites. Ne pas permettre la libre circulation de la parole, rappeler à l’ordre, museler, favorise la naissance des ombres. Bien au contraire, en dépit des hiérarchies qui craignent la transparence, tu te dis qu’il faut enfin accueillir le verbe des flics de quartier».

Ne jamais se baisser devant un ennemi potentiel
Drus, charnels, précipités, ses mots à lui déversent sur le papier son quotidien de gendarme dans les rues chaudes de Genève où s’étalent plus crûment qu’ailleurs la violence et la misère. On y reconnaît, malgré les précautions d’usage, certains hauts lieux des Pâquis. Bars à champagne, salons de massage, toilettes publiques où se croisent dealers sans vergogne, prostituées fragiles à la merci du client qui frappe, délinquants bourgeois ou sans-papiers, paumés attachants. Le monde dans lequel il s’immerge rituellement dès qu’il enfile son uniforme est un condensé grouillant d’humanité. Une humanité qui le trouble, l’attire autant qu’elle le révolte, le questionne. «J’ai découvert dans ce quartier que l’éternité s’exprime chez les plus miséreux, chez les plus nécessiteux, et dans la tristesse d’une nuit d’ivresse. Mais je ne sais qu’en faire.»

Qu’en faire? Telle est la question. Que devient un flic plongé dans cet univers? Epuisé par l’accumulation d’heures sup’, désabusé par une justice forcément imparfaite, seul avec son pouvoir et son impuissance? Pire que la bavure, l’indifférence, le racisme, la peur le guettent au coin de la rue. Comme lorsqu’il pousse du pied les chaussures d’un détenu au lieu de les lui tendre avec la main. Geste anodin de sécurité, ne jamais se baisser devant un ennemi potentiel. Mais une fois, le type lui jette un regard de stupeur et de détresse. «Je l’ai humilié, te rends-tu compte. Tu saignes de l’intérieur. Tu ne vois rien d’autre que ces yeux qui te fixent. Par souci de sécurité, te répètes-tu plusieurs fois. Par souci de sécurité, c’est la seule défense que j’ai trouvée pour me disculper, mais quel enfoiré je fais!» Autre fois, autre réflexe. «Qu’as-tu fait quand tu balayais du regard le hall de la gare? Tu cherchais bien quelque chose à te mettre sous la dent, n’est-ce pas? Et par hasard t’es tombé sur un Black? […] Pourquoi avoir pointé un Africain et pas un autre?»

Dans son livre, l’écrivain n’apporte pas de réponse. Juste l’envie de se faire muter pour ne pas céder à la tentation de la violence, au risque du dérapage. Dans la réalité, par contre, le flic Delachaux ne se laisse pas décourager. Il court plutôt après les solutions concrètes. Avec son collègue Alain Devegney, soutenu par l’association Mondial Contact, il a donné vie à l’îlotage ethnique. Un projet pilote où le flic de quartier apprend à approcher et comprendre les 40% d’étrangers qui vivent à Genève. Un flic qui disposerait des outils nécessaires pour travailler en multiculturalité sans se sentir agressé ou désorienté, sans acquérir l’inévitable réflexe raciste. «On y gagnerait en termes d’intégration et en termes d’efficacité sur le terrain, affirme Patrick Delachaux. Plus il y a de communication, plus il y a de sécurité.» En deux ans de discussions, de rencontres avec des associations étrangères, de cours dispensés aux collègues, l’expérience ne demandait qu’à se développer. Mais faute de soutien politique, le projet pilote est tombé à l’eau. L’îlotage ethnique ne faisait pas bon ménage avec le choix d’une politique sécuritaire. A nouveau, les gardiens du Temple ont préféré ne pas prendre de risques.

Patrick Delachaux milite aussi pour la formation continue des policiers. «Et pas seulement pour le judo et le tir.» Pour le reste, l’offre est quasi inexistante. «Le flic a besoin d’outils pour évoluer, pour appréhender cette réalité qui lui tombe dessus. En faire quelque chose, au lieu d’être contraint de la cacher sous le tapis.» Le malaise policier, ce n’est pas seulement une société qui se durcit, c’est aussi un corps de police qui n’évolue pas. Une profession à risque qui préfère encore biaiser avec ses démons plutôt que les apprivoiser pour créer des compétences. Comment évoluer si l’autocritique ne se fait pas dans la transparence?

Le malaise face au sentiment du devoir accompli
Delachaux le romancier, lui, ne cache pas ses doutes. Après une manifestation qui a tourné à la violence – «Tu as peur… Tu ne sais plus qui est qui; les bons ou les méchants. Tu frappes au hasard… Fou de rage, fou de crainte» – il avoue son malaise face au sentiment de devoir accompli partagé en grandes accolades avec ses camarades: «Il te semble bien que, une fois encore, tu as été le jouet d’événements qui te dépassent. La haine qui se lisait sur le visage de ces jeunes manifestants te laisse un goût d’échec. La haine que tu as exprimée en courant contre eux te laisse ce même goût d’échec.» A la veille du G8, il reste à espérer que le message de l’écrivain soit, parmi les policiers, plus qu’une exception qui confirme la règle.