31
mai
2017

L'Hebdo

Martini blanc à Saigon

Patrick Delachaux a voyagé, il raconte. L’ex-fic de quartier genevois reconverti en baroudeur livre avec «Déroute» des pages hautes en couleur

Par Antoine Menusier

L'Hebdo

Ceux qui n’ont pas oublié les images du capitaine Benjamin L. Willard (Martin Sheen) allongé sur sa couche, fixant les pales au plafond touillant la touffeur de Saigon au début d’Apocalypse Now comprendrons et aimeront Déroute, le dernier opus de Patrick Delachaux. Ils saisiront l’intention qui y sommeille et se lève au clairon.
Après Genève, Bangkok et Saint-Denis, l’ex-îlotier des Pâquis pose ses valises de flic en stand-by dans la moiteur indochinoise. Ce livre vient à la fin et c’est un commencement. Il est une initiation a posteriori, un retour «à» qui se donne le temps «de». «J’ai quitté mes fonctions à la police de Genève et suis parti pour l’ancienne Indochine sur les traces de Marguerite Duras et d’un porte-conteneurs que j’avais croisé en mer, qui porte le nom de Saigon5, le titre d’un prochain livre, à écrire», s’en explique l’auteur.
Sur les traces de ses lectures fétiches – Loti, Malraux, Werth, Conrad, Blanchot, Dorgelès, Farrère, Duras –, sous le regard de Kerouac, le modèle, le frère, le voici «écrivain» à son tour, et ce terme contient à ses yeux une obligation de résultat. Car «Déroute», c’est bien sûr le chemin de traverse, mais c’est aussi la perte volontaire des repères, l’adieu au canevas rassurant, la mise en danger littéraire, le grand trip sans filet. Tout y passe, dans ce récit doucement épique : les senteurs, les couleurs, les saveurs, à l’aune du «je» jouissant, avec talent, de souvenirs enfin réalisés, opiumerie constitutive d’une identité comblée, pour tant jamais tout à fait satisfaite. Il ne manquerait plus que ça.