31
mai
2017

Le Matin dimanche

Dans son salon asiatique, Patrick Delachaux rêve toujours d’ailleurs

EXOTIQUE L’ex-flic genevois, devenu écrivain a bataillé dur avec ses démons intérieurs avant de trouver un certain apaisement. Marié et père, ce baroudeur vit dans un décor cosmopolite qu’il a agrémenté de ses souvenirs de voyages.

Anne-Catherine Renaud
Le Matin dimanche

Toujours prêt pour une expédition, Patrick Delachaux est l’homme des nouveaux départs. Après avoir passé vingt ans dans la police genevoise où il a choisi de travailler dans les quartiers chauds et populaires – d’où son surnom de «Flic de quartier» – il a tout envoyé valser pour partir sur les traces de Marguerite Duras, l’une de ses inspiratrices, en ex-Indochine. «J’ai dû lutter contre une hiérarchie aveugle, j’avais besoin d’autre chose. Il fallait que j’explore les raisons qui peuvent amener à changer d’orientation dans l’existence.» C’était en 2008, il partait pour quelques semaines, or il est finalement resté quatre ans à sillonner les routes du monde jusqu’à La Havane. C’est cette quête du sens de la vie à travers un voyage initiatique qu’il a raconté dans son septième livre, «Déroute», sorti cette année.
Aujourd’hui, à 47ans, ce boulimique d’expériences cumule trois métiers: écrivain, scénariste et expert  de police en Suisse et pour des commissions européennes. C’est à son retour d’une mission, où il était chargé d’examiner des questions de sécurité, qu’il nous a ouvert son appartement, à deux pas de l’ONU à Genève.

Des bouddhas et des livres

Pas de doute possible, c’est lui qui a doté ce cinq-pièces d’une touche exotique: Bouddhas en bois, masques du Carnaval de Venise, animaux d’Afrique,tentures d’ailleurs, grosses malles un peu partout. C’est chatoyant comme décorum. «Je ne suis pas tellement attaché aux objets, mais j’en rapporte beaucoup de mes voyages, et puis c’est aussi pour la famille.» Car il a beau être un aventurier – tels ces écrivains Kessel, Hemingway ou Saint-Exupéry qu’il admire et dont il a les œuvres serrées dans ses bibliothèques – Patrick Delachaux n’en est pas moins le mari de Pascale, depuis 32ans – «Je l’ai rencontrée à 16ans» – et le père de Kevin, 22ans, et Megan, 21ans. «Beaucoup de copains de mes enfants font des allées et venues dans cet appart, ils viennent se servir dans le frigo, dorment au salon sur les futons. Je préfère qu’ils soient ici plutôt qu’à errer dans la rue». Dans le hall d’entrée, sur un meuble, un portrait de Corto Maltese, une référence pour l’ancien flic. «J’aurais aimé avoir la vie d’Hugo Pratt, son créateur italien, confie-t-il. Il a passé sa vie entière à voyager, au début du siècle dernier en ne faisant que peindre et dessiner». Patrick Delachaux rêve beaucoup. Chez lui, les lumières sont douces et tamisées. Des sortes de persiennes créent des ambiances. Un air de jazz se perd dans l’atmosphère. «J’aime les couleurs apaisantes et chaudes comme l’orangé, le jaune et le rouge.» La pièce principale du logement se divise en salon et bureau. Un ventilateur plafonnier accentue encore l’esprit colonial des lieux. «On s’y est installé en 1988. Le salon de 45m2 m’a immédiatement tapé dans l’oeil.»

Une veste en cuir fatigué est posée sur le dos d’une chaise, face à une longue table en bois massif qui lui sert d’écritoire. Un vieux coucou en modèle réduit, un grand Noir sculpté en bois et un globe terrestre à l’ancienne y sont posés entre un carnet de notes et une plume. «Je n’ai pas les moyens de m’offrir des œuvres d’art, mais j’ai une collection de plumes commencée par mon grand-père paternel. Ma famille a toujours travaillé dans la maroquinerie et la papeterie. J’écris la nuit, surtout, et toujours dans le bruit! D’ailleurs, j’ai ma table au Charly O’Neills, un pub irlandais tout près. Mais de 19h à 22h, je prépare le repas pour la famille et je mange avec eux, j’adore cuisiner!»

Derrière son bureau, un tableau représente le dalaï-lama: «Je suis très proche du bouddhisme qui demande un travail sur soi, sans culpabilisation. Je refuse d’entrer dans une doctrine dogmatique. C’est une femme que j’aime beaucoup qui a peint cette toile, je l’ai ramenée de Bangkok.» Il sourit, on n’en saura pas plus.

Une passion pour la ville

Mais l’homme sait jouer la carte du charme: «Je suis un enfant des Charmilles. Mes parents se sont divorcés quand je suis né. Ma mère ne s’est jamais remariée. J’ai été élevé par des femmes, ma sœur et ma mère. Mon épouse a pris la relève. D’ailleurs je suis sensible à l’intelligence et la conversation des femmes. Enfant il m’a manqué un homme qui me botte les fesses. J’étais un élève dissipé, en guerre contre l’école. J’ai fait 35 ans de judo, un sport de combat, je suis entré dans l’armée d’élite. J’étais même à deux doigts de m’engager dans la légion… Dès que j’entrais dans une structure masculine, je la combattais. Ainsi je me suis rendu compte que policier est un métier bien plus social que répressif. Le matériel du flic, c’est travailler avec l’humain. Ecrire «Flic de quartier» m’a servi d’exutoire. Aujourd’hui, avec «Déroute», je boucle le cycle des coups de gueule et je dépose les armes. Je suis apaisé.» Mais pourquoi ne s’est-il pas installé à la campagne? «Me balader en forêt ne m’inspire pas pour mes écrits Moi j’aime côtoyer un maximum de gens, j’ai besoin des bistrots, de voir des gueules, qu’il y ait du bordel…». Il étale sur la table une collection de photos qu’il a prises: des villes, des personnages, des couleurs. «Je serai toujours locataire car je veux rester libre. Mon appartement, c’est un pied-à-terre, ma tanière. Il est à la croisée des chemins: j’y reviens toujours puis je repars vers ailleurs».

* «Déroute», Ed. des Sauvages, 2013

SES OBJETS PREFERES

Son carnet de voyage et sa plume
«Je garde tous mes carnets. Celui-ci, en cuir, acheté à San Francisco, est le dernier en date où j’ai commencé à prendre des notes pour «Saigon 5», mon prochain roman. J’écris toujours avec ma plume Pelikan.»

Un masque zoulou
«J’ai travaillé en Afrique du Sud et au Zimbabwe pour la Confédération en 1997. J’ai fraternisé avec le sorcier zoulou d’un village. Il m’a fait fumer des herbes illicites! Mais il m’a aussi offert ce masque en bois à mon départ.»

Son roman «Flic de quartier»
«C’est un coup de gueule! J’y décris mon travail de flic de proximité, aux Pâquis (GE). Mais il ne s’agit ni de chroniques, ni d’un polar. Le film se tourne en 2015.. Olivier Marchal, Pascal Elbé et Anne Parillaud sont les personnages principaux.»