09
mars
2011

L'Hebdo

Le Flic qui aime les voyelles…

L’écrivain policier genevois Patrick Delachaux confirme son talent avec Grave panique.

L'Hebdo - Isabelle Falconnier

L'Hebdo

Ce mec est cliché.
Barbe de cinq jours perpétuelle, écharpe blanche de baroudeur cool, une boucle à l’oreille gauche fixée «par un vieux chinois à Hong Kong», Yves Patrick Delachaux assume son amour des «putes et des gueules cassées», arrose ses centaines d’amis Facebook d’albums photos intitulés «Bourlinguer» lorsqu’il voyage entre New York et la Californie tout en lisant Hemingway en vue d’un voyage à Cuba cet été, expliquant que son prochain roman, ou scénario, se passera «entre Ho Chi Minh-Ville, Genève et New York».

Et pourtant, à 45 ans, l’écrivain désormais confirmé qui publie cette semaine, avec «Grave panique», le troisième tome des aventures de son «Flic de quartier» ne ressemble à personne, déborde d’humanité vraie et, ce qu’il fait, personne ne l’a jamais fait.

Il quitte l’école à 16 ans, incapable de supporter la discipline. Il n’est «bon en rien» sauf en rédaction, où il récolte des 6 sur 6 sans jamais lire un livre.

A l’école de recrues, il se retrouve parmi les grenadiers pour cause de forme sportive éblouissante, mais au trou après deux jours pour insubordination.

Cet homme pour qui le moindre cadre est synonyme de souffrance s’engage pourtant dans la police genevoise à l’âge de 25 ans: alors prof de judo et autres arts martiaux à l’Ecole fédérale de sport de Macolin, il boit les histoires des policiers genevois venus s’entraîner, se dit que ce qu’ils font ressemble à sa vie rêvée.

Il sera policier à Genève durant seize ans. Atypique, bien sûr. Sortant du cadre. Adoré ou détesté. «Très vite, j’ai développé moi-même les outils que je n’avais pas pour exercer correctement mon métier».

Dès 1998, il travaille sur le documentaire «Pas les flics pas les Noirs pas les Blancs», d’Ursula Meier. La veille de sa présentation au festival Visions du Réel à Nyon en 2002, Micheline Spoerri, alors cheffe de la police, annule la présence de la délégation genevoise.

Le film gagne le premier prix, Delachaux est suspendu durant deux ans qu’il met à profit pour finir un master intitulé «Œuvrer pour la formation des policiers en sciences de l’éducation».

Enervé, il balance 300 pages à son chef pour lui expliquer en quoi consiste vraiment son métier de flic de quartier: le manuscrit atterrit sur le bureau de Marlyse Pietri aux éditions Zoé à Genève, qui s’enthousiasme et le publie. Ce sera «Flic de quartier», son premier livre, en 2003. Suivra «Flic à Bangkok» en 2005, repris en Points Seuil en 2007, et «Grave panique» cette semaine.

Droits humains.
Réintégré, on lui file le dossier des droits humains: en trois mois, il devient la référence romande en la matière, publie «Présumé non coupable, des flics contre le racisme» (L’Aire de Famille), qui lui vaut de participer à la Commission européenne contre le racisme et l’intolérance (Ecri) pour la rédaction d’une recommandation auprès des polices européennes et, depuis, ne s’est jamais arrêté.

En 2008, il quitte la police. «J’avais fait ce que j’avais à faire, place à des plus jeunes, je crois qu’à 45 ans il faut franchir d’autres défis, plus généraux et plus engagés».
L’an dernier, il fonde le Cabinet Delachaux & Maillard avec le didacticien et économiste de gestion Frédéric Maillard.

Ensemble, ils cosignent plusieurs essais – dont «Police, état de crise? Une réforme nécessaire» ou «Policier, gardien de la paix?» – et proposent leurs services de conseil et d’accompagnement dans des domaines aussi variés que les transports publics, l’organisation des polices, celle des centres de détention et de rétention.

Ce sont eux qui expliquent notamment à tous les nouveaux collaborateurs de l’Etat de Genève, en deux jours, ce que signifie travailler pour l’Etat…

A côté, il écrit, créant et collaborant à de multiples scénarios policiers pour la télévision en Suisse et en Europe, participant par exemple à la série de la TSR Dix, ou avec la boîte de production de Serge Moati. «L’écriture de scénarios rapporte, pas les romans, hélas».

Police toujours. Un seul mot clé pour ce boulimique hyperactif que ses parents ont mis au judo à l’âge de 6 ans pour canaliser son trop-plein d’énergie, cet insomniaque qui ne dort que trois ou quatre heures par nuit, au point de finir parfois à l’hôpital, sans jamais voir cela comme un problème: la police.
«C’est le fil conducteur de ma vie. C’est un milieu dur, un métier difficile, mais c’est une famille. C’est un poste d’observation fantastique de la société. Une manière d’entrer en contact avec les gens privilégiée. Je me sens encore davantage policier qu’avant.»

Lui qui écrit «pour discuter la société, la place de l’humain, les rapports entre les hommes» utilise à bon escient un héros policier pour porter ses romans.

«Flic de quartier» était clairement autobiographique. Désormais, avec «Grave panique», Patrick – son deuxième prénom et son nom de plume – a pris le pas sur Yves: non, Yves n’a pas divorcé ni couché avec la belle fliquette Audrey qui lui fait découvrir les bars autour du 36 Quai des Orfèvres.

Yves a certes connu d’autres femmes, dont il ne parle pas dans ses livres, mais est toujours marié à la même femme «merveilleuse» depuis presque trente ans, père de Megan et Kevin, 18 et 20 ans. Il n’a jamais fractionné sa vie mais toujours tout mélangé, l’écriture, la police, l’engagement, les amours.

Une tradition familiale: son grand-père habitait au-dessus de la papeterie-maroquinerie familiale des Charmilles. Il prétend avoir une «tête de flic», soit «les yeux montés sur roulement à billes, une trombine qui n’inspire pas toujours confiance».

«Grave panique», docufiction bien roulée, dynamique et prenante, rend compte d’une des dernières missions effectuées par le policier Delachaux, dépêché par Europol à Paris et en Seine-Saint-Denis juste après les émeutes de 2005. L’enquête le plonge à la fois au cœur d’organisations mafieuses chinoises et de la police de banlieue, aussi débordée que démunie.

Yves Patrick Delachaux rentre de Californie, s’apprête à passer l’été à Cuba, y amenant son flic de quartier pour de nouvelles aventures, carte de policier international en poche. Histoire, après Paris, de se réchauffer les sangs.

Policier, écrivain? A choisir, il préférerait que l’on retienne l’écrivain. «Mais faut pas rêver…»