28
mars
2013

Le Matin Dimanche

Il a été douze ans flic de quartier à Genève.

Sa première affectation fut un poste de police aux Pâquis, où rôdent les caïds et les prostituées. Il est aujourd’hui un romancier courtisé en France. Trois de ses livres vont être adaptés au cinéma

Antoine Menusier – Paris

Le Matin Dimanche

Veste en mouton retourné, chèche blanc noué autour du cou, jean, baskets, Patrick Delachaux remonte la rue Saint-Denis les mains dans les poches.

Il neige, ça caille à Paris. Arrêt dans un café. Une pression. «J’écris tout le temps, je dors très peu.»
Cet ex-policier genevois, 44 ans, marié, deux enfants, écrit des romans, des récits, pond des essais savants sur le métier de flic et ses dérives. Travaille à l’adaptation de ses bouquins pour le cinéma. Siège à la commission des droits fondamentaux de l’assemblée constituante genevoise. Rédige des expertises, délivre des formations aux polices européennes – «j’ai un côté hyperactif», admet-il. A la première occasion, il s’évade, très loin. Ou s’immerge dans les banlieues françaises. Matière à fictions, matière à réflexions.

Virée dans le 9-3
Sa première plongée a lieu en 2005. A cette époque, il a quitté l’uniforme de «patrouilleur» après douze années de bitume, pour entrer au service psychologique de la police genevoise. La flambée des émeutes de novembre est à peine éteinte lorsqu’il part en mission dans un commissariat de Saint-Denis, dans le département du même nom, l’emblématique 9-3.
«J’ai été impressionné par le peu de moyens mis à la disposition des 260 policiers du commissariat, raconte-t-il. Peu de moyens opérationnels, peu de moyens de communication. Des ordinateurs vétustes. Les locaux étaient assez délabrés. En tant que Suisse, cela m’a choqué de voir les policiers français opérer d’entrée de jeu avec les flash-ball à la main.»

Patrick Delachaux retournera plusieurs fois sur ce terrain miné, à Clichy-sous-Bois, épicentre des révoltes urbaines, et dernièrement encore, aux «4000», à La Courneuve, où ça trafique pas mal.
Partout le même malaise: des flics de la Brigade anticriminalité «en pantalons de treillis qui se la jouent cow-boys», des flics en uniforme avec «cette casquette de base-ball débile».
«Les forces de l’ordre sont habillées et se comportent souvent comme les bandes qu’elles sont censées démanteler», déplore-t-il.
Lui imagine une police propre sur elle, cravatée, classe, incarnation de l’Etat, qui donne du «vous» à la place du «tu».
Sa devise: «Un policier doit être en mesure de désobéir à des ordres contraires aux droits de l’homme, pour mieux obéir. Imaginez, si, en 42, les policiers français avaient refusé d’obéir.»

Le respect de la base
Ses confrères de Saint-Denis ne lui tiennent pas rigueur de ses observations. Comme eux, il est de «la maison». Il prend leur défense, dénonce la politique du chiffre qui les pousse à multiplier les contrôles. Pour un salaire minable: 1200 euros.
Il dénonce ce système hiérarchique qui méprise les gars du terrain. Tel ce flic: «Trente ans de bois de Boulogne, le bordel à ciel ouvert de Paris. Il en connaît tous les arbres. Mais à lui, on n’a jamais demandé de résoudre des affaires», s’énerve le Genevois qui se sent des affinités avec ces hommes de «la base».
Ils l’aiment bien, cette grande gueule d’Yves-Patrick, les flics français. «Plein d’entre eux m’envoient des SMS, me disent bravo, me félicitent.»

Le Suisse s’est fait un nom dans les médias hexagonaux. Début février, Libération lui a consacré une double page. Paris Match a publié cinq chroniques de voyages signées de sa main. Et ça continue de plus belle. Avec le scénariste Jean-Eric Troubat et le réalisateur Christian Lyon, tous deux Français, il termine ces jours-ci la deuxième version d’un scénario de film, tiré d’un de l’un de ses livres paru en 2003, «Flic de quartier».

A l’origine, l’histoire se passe aux Pâquis, à Genève, au poste de Pécolat. Putes et flics, un vieux tandem. Patrick est alors jeune policier. Alain, un ancien un peu bourru, se charge de le déniaiser.
«Ma première nuit au poste, le chef avait invité six filles à manger – on se faisait notre tambouille. Il roulait des pelles à l’une des filles. Je me suis dit qu’il fallait que je raconte ça».
Dans le film en gestation, on n’est plus aux Pâquis mais rue Saint-Denis, transposition naturelle. Le poste de Pécolat devient celui de la Porte Lescot, dans le quartier de Halles. Pour les prostituées et les sex-shops, c’est tout droit. Patrick retrouve Alain, sur fond de crime homophobe…

Voler des histoires
Le flic-romancier vit sa période rose. Tout semble lui réussir. Deux autres de ses livres, «Flic à Bangkok» et «Grave panique» – le second ne sera publié qu’à l’automne – font d’ores et déjà l’objet de projets d’adaptation au cinéma.
En France toujours. «Grave panique» nous jettera dans les filets de la mafia chinoise de Belleville, avec des ramifications dans le fin fond du 9-3.
«J’ai l’impression de voler des histoires, confie Patrick Delachaux. La matière de mes romans est faite de témoignages et de confidences que j’ai recueillies, de situations dans lesquelles j’étais moi-même impliqué. Je me demande parfois si je ne suis pas un usurpateur. Un psy a essayé de me rassurer.»

Pour se rassurer complètement, le Genevois voyageur est parti chercher des histoires lointaines.
En Orient sur les traces de Pierre Loti, Marguerite Duras et André Malraux.
Aux Etats-Unis, sur la route de Jack Kerouac, avec pour point de départ le Beat Hôtel, le club-house parisien de la Beat Generation, dans le Quartier latin.
Patrick Delachaux, qui dort très peu et écrit beaucoup, a des titres de livres plein la tête.