08
avril
2011

Le Temps

Patrick Delachaux, agent double…

L’ancien policier genevois Patrick Delachaux publie son troisième récit: «Grave panique».
Flic ou écrivain? Romancier ou auteur de polars? Celui qui a aussi changé de prénom hésite.

Le Temps - Nicolas Dufour

Le Temps

Rencontre avec un «usurpateur»

Il y est venu, au «je». «C’était une évidence», dit-il à présent. En fait, pas du tout: il aura fallu deux romans pour y arriver.
«Grave panique», le nouveau récit de Patrick Delachaux, est partiellement à la première personne du singulier, expression du personnage nommé Patrick. Un Suisse dépêché à Paris, dans le cadre d’une enquête conduisant aux cités de la Seine-Saint-Denis. Expérience vécue par l’auteur.

Révélé par le film d’Ursula Meier «Pas les flics, pas les Noirs, pas les Blancs», en 2002, Patrick Delachaux a été «flic pâquisard» pendant douze ans – au total, seize ans dans la police. En 2003, à l’enseigne de Zoé, Marlyse Pietri lançait son premier livre, «Flic de quartier». Une autofiction, fruit de tensions ressenties dans la maison poulaga genevoise à la suite du film. Ecriture en «tu» – «ça faisait caméra à l’épaule», raconte aujourd’hui Patrick Delachaux. Et puis, parce qu’il hésitait à franchir le pas de la narration intime. Le deuxième opus, «Flic à Bangkok», en 2005, a été repris en Points policiers, donc estampillé polar. Une histoire en Thaïlande racontée, là, à la troisième personne (le héros s’appelle toujours Patrick), ce qui affaiblit l’écriture, trop littérale pour ce registre.

«Grave panique» ose donc le ton personnel: «J’ai froid», est-il balancé à la sixième ligne. Ce qui n’a l’air de rien, mais qui marque la mue d’un homme. «Je mets une telle valeur dans le statut d’écrivain que je n’ose pas me définir ainsi… Disons ex-flic romancier. Ou écrivassier, comme disait Boudard», dit-il.
Pourtant, le Genevois sent bien qu’il bascule de l’autre côté. Que de témoin, il devient conteur. Derrière cette dégaine à la coule, cette franchise presque adolescente – «c’est dingue, j’attire plus les femmes aujourd’hui qu’à 20 ans» – et ce regard de ciel de printemps, des paquets de contradictions. De fait, la naissance d’un auteur, que l’on suit presque en direct.

Patrick Delachaux a une femme qui, dans sa parole, semble toujours avoir été là. Deux enfants déjà grands, 18 et 20 ans. Et il a 45 ans, il le dira au moins six fois durant la discussion. Comme pour marquer le pli que prend sa vie. Il a quitté la police, tout en restant intarissable à propos de la maison et ses dysfonctionnements. La moitié du temps, il travaille à son cabinet de conseil en matière de sécurité, cofondé avec Frédéric Maillard, expert en management. Le tandem œuvre notamment dans le cadre de la réforme de la police genevoise. Ainsi que l’encadrement des débutants, l’éthique, les questions liées aux migrants… En vue, un projet d’observatoire de! la sécurité pour les TPG, des interventions en Belgique et au Luxembourg.

Le reste de l’année, voyages et écriture. Depuis quelques mois, le rythme s’accélère. Une adaptation au cinéma de «Flic de quartier» est en chantier, avec Christian Lyon, le scénariste de Bazar, dernier film en date de Patrica Plattner. Aussi sur la table, une collaboration à un ample projet de série TV européenne guidé par la société de Serge Moati, titre de travail: «Schengen, sur les trafics de prostituées de l’Est à l’Ouest du continent». Une autre ébauche de série figure parmi les quatre finalistes du dernier appel à projets de la TSR. L’audiovisuel comme nouvelle manière de décliner une expérience. Non sans lucidité pratique: déjà prompt à contacter les journalistes, l’auteur en herbe reconnaît que «vivre de l’écriture n’est ! pas possible, seulement avec des romans». Le cinéma ou la TV paient mieux.

Pendant 37 ans, le Genevois s’est appelé Yves. «Patrick» est en réalité son deuxième prénom. C’est en pensant à la couverture de «Flic de quartier» qu’il l’a mis en avant, le jugeant plus percutant. Déjà, un certain sens de la promotion. Ce choix a instauré une oscillation constante entre l’autobiographie et la fiction assumée.
Dans la petite tempête faite de double personnalité qui sévit sous cette coupe de cheveux courts, il y a Yves, le condé, et Patrick, la figure de romans.
Au civil, comme sur Facebook, l’ex-policier est devenu Yves Patrick. Dans le même souffle, il dit: «J’ai le sentiment d’être plus flic qu’avant», puis: «Patrick prend le dessus». Ce sera le cas, il le sait: dans le travail pour le cinéma ou la TV, par nature plus collectif, la fiction l'emportera. Dans , il fait d’ailleurs croiser son héros Patrick… par un collègue nommé Yves.

Genève a désormais son Delachaux, comme Paris a son Olivier Marchal, réalisateur de 36 Quai des Orfèvres et auteur de la série Braquo. Une filière de flics narrateurs? Reprenant soudain un terme de l’ancien métier, Patrick Delachaux analyse: «Il y a un besoin de déposer chez les policiers. Comme souvent dans les métiers de l’humain, vous avez besoin d’une activité à côté. J’en ai vu beaucoup qui font de la musique, ou de la peinture. L’écriture, moins».

Pour brouiller encore les pistes, l’auteur de «Flic à Bangkok» estime qu’il n’écrit pas des polars. Ne se reconnaît pas vraiment dans ce monde-là.
«Je m’y suis mis, j’ai lu Henning Mankell»… Pour qualifier ses romans, il propose «récits policiers». Ce qu’est exactement «Grave panique»; sur fond de vaste enquête impliquant des réseaux du Sud-Est asiatique, le texte, au tempo tenu, plonge surtout dans les banlieues, leur malédiction apparente et les efforts que déploient certains pour changer, un peu, le destin des ghettos.
Chez Delachaux, les ados du 93 parlent avec un accent un brin genevois, mais l’auteur a pour lui son approche nuancée, il ne fond pas sur la violence des quartiers en salivant.
«Je raconte ce que j’ai vécu, insiste-t-il. La seule fiction réside dans la temporalité, il faut aller plus vit! e que le réel». Finalement, il concède: «Je me forge une identité d’écrivain». Mais se sent obligé d’ajouter: «J’ai toujours l’impression d’être un usurpateur». Ce qui sonne sincère. N’est-ce pas le cas de tout conteur?