12
avril
2011

Migros Magazine

Patrick Delachaux, un sacré voyou de flic…

Le Genevois vient de publier son troisième roman «Grave Panique». Avant de s’envoler pour Cuba, où se déroulera son prochain livre, occupé au scénario d’un futur film, l’ancien policier nous reçoit dans son appartement. Au menu: un émincé d’agneau au gingembre.

Virginie Jobe

Cheveux grisonnants en bataille, jeans, les pieds nus, Patrick Delachaux se la joue cool quand il reçoit en cuisine.
Exalté par la découpe des filets d’agneau, il garde une main dans le wok et pose déjà un pied dans le salon. Mais ses yeux céruléens ne mentent pas: le quadra scrute les nouveaux venus, jauge son auditoire. Une habitude de flic, sûrement. Et s’il a abandonné son uniforme depuis trois ans pour s’adonner intensément à l’écriture, le Genevois continue à en parler. De ce «p… de métier» qu’il a pratiqué pendant près de dix-sept ans, de ce «clan, qu’on commence à trahir quand on le quitte», de ce «monde de la nuit où il faut gérer l’Homme, avec beaucoup de savoir-faire et de savoir-vivre».
«Je suis plus flic qu’avant maintenant. Un auteur qui réfléchit à la citoyenneté. Je pense la police.»
Sa dernière autofiction, «Grave Panique», dépeint le 9-3 (Seine- Saint-Denis), les émeutes en banlieue parisienne de 2005 et la mafia chinoise. Du drame urbain au drame humain. Sous le couvert de son héros, policier, il évoque par touches ses peurs, dont celle de «passer pour un blaireau», ses «souvenirs en forme de cicatrices», ce «désordre continuel». «Je ne fais pas du polar. En fait, je prends peu de notes. Tout se passe dans le ventre. J’ai besoin de régurgiter mes sensations.»

Le bruit comme stimulant pour écrire

Quand il écrit comme quand il cuisine, Patrick Delachaux y va au feeling. Mais pour que ça marche, il faut qu’il y ait du bruit. A la maison, la télé branchée sur CNN en même temps que la radio. A l’extérieur, l’auteur aime à s’installer dans un pub irlandais où un «foin infernal» l’encourage à créer. «Je mets des tampons dans les oreilles. Cela produit un brouhaha stimulant. La solitude, j’ai tendance à y échapper. La campagne ne m’inspire pas. Il me faut de l’humain, de l’activité.»
Sa soif d’écriture, il l’a en lui depuis l’enfance, «sans que personne ne s’ en soit rendu compte». Un «cancre hyperactif qui se raconte des histoires», qui n’ouvre jamais un bouquin, tout le temps déplacé. Seules les rédactions le motivent. «L’école m’a brisé. On me traitait de nullité. Je n’ai pas rencontré un prof qui m’ait dit que j’avais du talent.»
Sa famille le pousse à faire du sport. Il pratique le judo, la boxe, le rugby, l’aviron.
A 10 ans, Yves – son prénom au civil – joue au bras de fer avec des quinquagénaires. «Mon père est parti quand je suis né. Du coup, j’ai toujours cherché à me mesurer à d’autres. Pour parler psy, c’est une forme de résistance qui m’a poursuivi jusqu’à il y a peu.»
A 15 ans, l’adolescent se rêve journaliste. On l’en décourage. Il n’écrira plus pendant presque vingt ans.
Sa voie est tracée: un apprentissage de commerce chez son père, papetier, chez qui il restera dix ans.
Et puis, la rue commence à l’appâter, «le côté cow-boy, coucher des butors avinés dans les bistrots. Une admiration pour le truand et le policier. Je suis encore attiré par les gens qui vont au bout des choses et se détruisent. En ce qui me concerne, j’ai su rester à la frontière.»
Un autre univers s’ouvre à lui, la police, le quartier des Pâquis à Genève. La drogue, les métiers du sexe, le racisme, «après deux ans, je me suis confronté au système. Avant, j’avais une idée de l’ordre, pas vraiment définie. J’ai vite compris que c’était un leurre de penser que la police demeure au service du citoyen.»
Son pire ennemi: la hiérarchie. Il s’insurge contre le mobbing organisé, le harcèlement sexuel, lui qui a été élevé par sa mère et sa soeur. «D’ailleurs, les hommes m’emmerdent. Je préfère les femmes. Tout ce qu’elles subissent encore aujourd’hui est inadmissible.»

Deux ans de suspension

Et d’aller prendre l’un de ses romans dans la bibliothèque familiale, pour savourer un passage sur le silence des femmes. Pause lecture. «Je me relis tout le temps, contrairement à d’autres romanciers. Cela me permet de constater ma cohérence, mon combat est continuel. Et je me dis, ce que c’est bien! (rires) Oui, je suis terriblement égocentrique et narcissique». D’où sa fierté à participer au documentaire «Pas les flics pas les Noirs pas les Blancs» d’Ursula Meier, sorti en 2002, premier prix au festival international Visions du Réel à Nyon. «On me l’a fait payer. J’ai été suspendu de mes fonctions durant deux ans. Parce qu’un policier en service ne doit pas embrasser un étranger devant une caméra».
Qu’importe, l’ancien mal-aimé de la cour de récré en profite pour terminer des études universitaires, un master en sciences de l’éducation. Entre deux, accouche d’un cri du coeur, qui deviendra un roman, «Flic de quartier». «En utilisant le tu, en référence à mes camarades de travail. Une belle expérience, comme si je l’avais filmée, la caméra à l’épaule. J’ai porté un regard ethnographique sur le métier. Partout, mes coups de gueule m’ont aidé à être entendu, donc questionné et visible.»
Suivront «Flic à Bangkok», trois essais, des scénarios. Et des voyages, des chroniques radio, sur les traces de Duras, «J'adore ses interviews, sa voix, ses vies bien menées», mais aussi de Kerouac, de Malraux. «Je me sens proche des aventuriers, de ceux qui sont allés sur place et qui ont décrit ce qu’ils voyaient.»

Le Genevois continue à donner des cours aux policiers, une centaine par an, d’éthique et droits de l’Homme. «Je veux qu’ils résistent, qu’ils sachent quelles sont les valeurs de la démocratie». En «foutu indépendant» qu’il est, il a tout de même réussi à s’occuper de sa famille. De sa femme, qu’il aime depuis l’âge de 15 ans, et de ses deux enfants, qu’il a gardés trois jours par semaine pendant que son épouse travaillait, lorsqu’il était policier. «Ça ne se voit pas, mais je suis un véritable homme d’intérieur. Une vraie Putzfrau», déclare-t-il en nettoyant l’évier, propre en ordre.

Secrets de cuisine

Pour vous, cuisiner c’est…
Tenter le tout pour le tout, découvrir, et c’est souvent casse-gueule. Alors entrer dans une culture de goût et laisser faire le reste, c’est alchimique tout ça…

Combien de fois par semaine cuisinez-vous?
Tous les jours, soit pour moi, soit pour mon épouse et mes grands ados. Ecrivain, je travaille beaucoup à la maison. Du coup, quel plaisir de naviguer entre la cuisine et mes cahiers.

Quel est votre plat favori?
Celui qui me fera frétiller les papilles, du moment qu’il a du goût et est plutôt exotique, s’il vous plaît.

Que ne mangeriez-vous pour rien au monde?
Mes voyages m’ont appris que l’on mange tout quand on a faim.

Qu’avez-vous toujours en réserve?
Des épices… Pour le reste, nos magasins sont surchargés de réserves, alors!

Avec qui auriez-vous aimé partager un repas?
Avec Simone de Beauvoir et Duras. Sinon il reste le bistrot des copains, Pratt, Boudard, Coluche, Dard… Avec Rimbaud tiens! Aujourd’hui, avec Adriana Karembeu puisqu’elle a mis Christian à la porte…