Déroute (Extrait 1)

La chambre est baignée d’une lumière éblouissante. Les activités de la ville résonnent. C’est une cacophonie sur Pham Ngu Lao et Duong Bui Vien, accompagnée par celles des avenues Lé Lai, Thai Hoc et Tran Hung ; ces rues délimitent le quartier. Je m’étire en regardant machinalement le coin du mur et constate que le gecko a filé. J’esquisse un sourire : j’ai cligné avant lui.

Coup d’œil à ma montre : neuf heures. J’ai dormi douze heures. Je porte mes vêtements de voyage, fripés, collants, puants. J’ai la bouche pâteuse, légèrement mal à la tête. Le sentiment à l’instant de sortir d’une nuit de planque ou d’écoutes. Heures de police. Mais tout ceci est bien terminé.

Je reste allongé les mains sur le ventre. Le ventilateur fonctionne doucement. Les idées filent et défilent. Je ressens la curieuse impression de ces commencements d’histoire, où c’est encore possible. Le premier mot. Ensuite je n’ai plus le choix. Le texte est engagé et l’histoire écrite.

C’est effrayant.

Je bascule sur le côté, baisse les yeux sur une colonne de fourmis colorées, ordonnées à la jointure poussiéreuse du sol et du mur, qui filent en flux continu derrière les plinthes, se perdent dans l’armoire à vêtements, en ressortent, passent le long de l’étagère, disparaissent à l’extérieur, au coin de l’appareil de climatisation planté dans le mur au-dessus de la fenêtre.

Je me redresse, m’assois sur le bord du lit. Je fixe mes chaussures jetées sur le sol, près de mon sac de voyage entrouvert sur les quelques livres.

Vais-je les lire ?

Je me déplace avec des livres, beaucoup de livres. Ça me sécurise. J’en glisse toujours un dans la poche arrière de mon jeans, aussi toutes les tranches bleuissent par le frottement du tissu. Signe qui distingue ceux que j’ai lus et ceux que je n’ai pas encore lus.

Je traîne les pieds jusqu’à la fenêtre en me frottant les yeux. Le ciel est clair, le soleil brille. Je fais basculer les persiennes pour assombrir la pièce. Je me distrais en fermant la main sur un fil de lumière poussiéreux. Plusieurs minutes. Je prends le temps de ne rien faire d’autre qu’observer mes doigts impuissants à contenir la raie lumineuse. Un léger frisson parcourt mon dos. Je me rends compte que je ne vais rien faire.