Déroute (Extrait 2)

Boddhi Tree, Phnom Penh. Je referme la porte de la chambre louée dans cette pension coloniale. Elle claque. Je retire ma chemise. Jette mes baskets usées dans le fond de la pièce. Je tombe dans le fauteuil en osier blanc, un verre de Jack Daniel’s dans une main, la bouteille dans l’autre. Je sirote dans le calme. Déplacement des insectes, battements éloignés des boîtes de nuit, pétarades des motos, hurlements des fêtards. Les employés de la pension jouent sur la route à un jeu de balle. Je bois d’un trait un second verre. Ressens une forte émotion : le mélange entre l’exaltation de me trouver en ce moment dans cette chambre, et la crainte d’avoir commis une erreur en venant. Pourtant je suis certain qu’il s’agit de la marche à suivre pour que j’écrive mon prochain livre. Curieux mélange que de se rêver romancier et de le réaliser. Être un autre. Être ailleurs. Déboussolé.

Faut-il vraiment que je réalise mes rêves ?

Un nouveau whisky. Un autre encore. Le voilage vert pâle devant la fenêtre bouge faiblement. Persiennes entrouvertes. Reflets des éclairages sur les murs de la chambre, qui s’anime. Fragrances des bougainvilliers et eucalyptus du jardin.

En trois jours j’ai visité les temples de Phnom Penh, les pagodes, la bibliothèque et les mosquées, ul-Ihsaan et an-Na’im.

J’ai pris ce temps.

Je me redresse, n’allume pas la lumière. Je prends une douche dans la pénombre. Le miroir renvoie l’image brouillée d’un type défait. Un tatouage délavé sur l’épaule gauche. Nos regards se croisent dans le clair et l’obscur. Je suis défié.

Table de travail, je craque une allumette, allume un Partagás. La lumière de la lampe à pied tranche dans le noir. Le plateau se change en une minuscule scène de théâtre. Les insectes filent derrière l’écritoire, le cendrier, mes livres.

Mon journal. Couverture cartonnée et abîmée. Je tourne la dernière page noircie d’annotations. Je n’ai toujours rien écrit de mon livre, à écrire. Je reconnais là l’enchaînement de mes multiples façons de procéder avant de commencer une nouvelle histoire. Je ne suis pas tout à fait prêt. J’attends quelque chose, quelqu’un, un événement, un signe.
J’attends que naisse l’envie.

Lecture de mon carnet de notes. Mon premier jour à Saigon : « Comment vais-je m’y prendre pour Saigon5 ? »

Me relire. Me souvenir.