Déroute (Extrait 5)

Santa Monica Pier, Los Angeles. Destination de la route 66 qui débute à Chicago, à 3940 km. Coucher de soleil. Le vent se lève. Je tire sur mon cigarillo cubain et ferme la fermeture éclair de ma jaquette en coton bleu. Je m’accoude à la rambarde du ponton, le regard se perd au delà de l’océan Pacifique ; là-bas il y a Pearl Harbor. Les vagues sont orangées, le ciel est strié de rayures noires sur fond rouge, dans mon dos boutiques, restaurants et le parc d’attraction.

Dans quelques heures je prends le bus pour San Francisco, via Big Sur.

Je sors de la poche arrière de mon pantalon On The Road et lis quelques lignes que j’avais surlignées en jaune : « Quelles nuits brutales, violentes c’étaient. De ma vie je ne me suis senti aussi triste. L.A. est la plus foisonnante en solitude et en brutalité des villes américaines ; New York a quelque chose de foutrement glacé en hiver mais on y sent comme une exaltation chaleureuse dans certaines rues. » C’est exact : brutales, violentes… en solitude. Un vide abyssal sous la tranquillité du sud californien.

Je me demande si ce n’était pas une erreur d’avoir choisi la Californie pour le début de cette nouvelle odyssée. Des semaines que je cherche ici ce qui peut ébranler et émouvoir. Et tout est lisse. Derrière une apparente liberté c’est une société policée, convenue. Je m’y sens à l’étroit.

Reste le déploiement des pélicans, les railleries des goélands, la course des écureuils, le cri des mouettes et l’odeur nauséabonde des phoques ; les grands vergers d’orangers, de pêchers, de pommiers et de figuiers. Pas de chance car je n’écris rien sur les animaux, presque rien sur les paysages. Ce que je cherche : douleur, détresse, fragilité, sensualité, intelligence, incertitudes, vulnérabilité, passion et désirs. Ce que je trouve chez l’homme, mais pas chez les Californiens, blindés.