Flic à Bangkok (Extrait 1)

Quarante-cinq mètres carrés. La cellule est plongée dans le noir. Les murs suintent une eau sale. Sous le béton qui s’effrite, la mousse recouvre la pierre. Sol brut. Nattes de bambou. Une faible lueur de clair de lune pénètre par la seule ouverture, interstice grillagé. Plaintes des détenus.

L’homme tend l’oreille. Bruits de pas. Jette un coup d’œil par la minuscule anfractuosité dans le mur de pierre et de béton. Il fait froid. Pluies ininterrompues des moussons. Il attend, les jambes ramenées contre lui. Observe l’obscurité… Il est à peine troublé par les odeurs fétides, par les soufflements des malades et les râlements de ceux dont l’héroïne perd en force. Il est assis à même le sol, avec une trentaine de détenus thaïlandais, laotiens et birmans. Il est le seul Européen. Il va s’évader. Il a été discrètement averti par le gardien de se tenir prêt pour ce soir.

Il respire doucement tout en comptant les minutes qui s’écoulent. Il referme le dernier bouton de sa veste en coton bleu foncé, qu’il a dû acheter 1000 bahts au magasin particulier du directeur de la prison. D’un pied il chasse un cancrelat qui approchait de sa jambe. Il est chaussé de sandalettes de plastique. Ses pieds blancs et ses ongles bien taillés détonnent à côté des pieds larges et tannés, aux ongles rognés, des prisonniers asiatiques. Il y a moins de 20 minutes qu’un groupe s’est allongé pour dormir quelques heures. Les autres se tiennent les genoux sous le menton, en attendant la rotation pour s’allonger à leur tour.

« Je ne peux qu’avoir été dénoncé, rumine-t-il en crispant les mâchoires. Vais leur mettre du plomb dans la tronche. Khun Sa ne laissera pas faire, ne se laissera pas humilié de la sorte ! »

L’homme a de la chance, d’ordinaire les nouveaux venus prennent place auprès de la bassine d’aisances ; large récipient, confectionné de lames de bois, cerclés d’anneaux métalliques. Ici, on mesure l’ancienneté à la distance qui sépare un détenu de cette infection, vidée une fois dans la semaine par le plus jeune… C’est son bizutage, en quelque sorte.

« Tu es un homme de main de Khun Sa, n’est-ce pas ? lui avait-on soupiré à l’oreille. Alors installe-toi ici… sur la natte. »

Il a exceptionnellement reçu la permission de prendre la place d’un ancien, mis à mort le jour précédant son arrivée. Ici, la peine capitale se pratique par une rafale de mitrailleuse. Le condamné est ligoté à un poteau, un paravent de tissu blanc le sépare de deux armes lourdes fixées sur trépieds. Le magistrat ne cligne qu’une seule fois des yeux. Et le bourreau actionne le mécanisme. L’homme avait trafiqué ou avait tué ; avait séquestré ou avait violé ; peut-être avait-il insulté le roi Bhumibol de Thaïlande… crime de lèse-majesté. Il n’avait en tous les cas pas eu les moyens de verser de l’argent pour être gracié.

Le garde-chiourme scrute la cellule. Choisi par le caïd du pénitencier, il rapporte les causeries, sanctionne les fortes têtes et contrôle les va-et-vient des produits stupéfiants. Il sait qu’il est condamné… en sursis quelque temps si le travail est satisfaisant. Arrangement tacite entre la direction de la prison et les caïds à perpétuité. Il a reçu l’ordre de ménager le Français, de le protéger s’il le faut. Il lui a réservé une place auprès de lui. A veillé à ce qu’il échappe aux assauts des détenus, pour qui les nouveaux ne sont qu’une tentation sexuelle. Plaisir et souffrance… bienvenue à la prison centrale de Bangkok, Klongprem !

Il s’impatiente. Des pas. Une clef tourne dans la serrure. La porte s’entrouvre. Quelques têtes se redressent. Les crânes sont rasés, les yeux tirés et les bouches édentées. Ne savent pas encore que c’est prendre un risque énorme que de se faire remarquer de la sorte, qu’il vaut mieux ne rien avoir vu.

D’un bond il se lève. Enjambe les corps. Le garde-chiourme l’observe filer à l’anglaise, avant de poser son regard sur ceux qui ont bravé l’interdit.

–Salut, bande de cons ! fait le Français en crachant par terre, avant que la lourde porte métallique ne se referme sur son ombre.