Flic à Bangkok (Extrait 3)

La route est large et encombrée. Embouteillage géant. Le taxi circule, le capot collé à l’arrière d’un pick-up Nissan blanc, le pont chargé de tiges de bambou. Le chargement dépasse de plus d’un mètre la cabine et manque à chaque virage de se déverser sur la chaussée. Deux gosses, visage rieur, sont assis sur les bambous et s’égosillent en direction de la circulation.

Déformation professionnelle, il regarde la plaque d’immatriculation : couleur jaune, deux lettres en écriture thaïe, suivies de quatre chiffres.

Les motos de petites cylindrées, Honda et Suzuki, se faufilent à toute allure, pilotées par un conducteur vêtu d’un gilet fluorescent : mototaxi. Plusieurs d’entre elles transportent deux, trois, quatre parfois cinq personnes, une famille. Les gaz noirs des moteurs diesels et des moteurs deux temps s’échappent des pots d’échappement. Les bouches d’égouts refoulent des excès d’eau et des détritus, des légumes et des fruits avariés. Sur les toits des immeubles vétustes, béton gris, des multitudes de panneaux publicitaires de plusieurs mètres de hauts sont fixés, maintenus par des échafaudages métalliques ou de bambous brinquebalants : annonces et slogans pour des produits occidentaux, à dominance américaine. Sur le bord de la chaussée, des magasins proposent des pièces mécaniques ; les moteurs sont démontés, çà et là on trouve un carburateur, un réservoir, des batteries, des pneus… les sols, les parois et les établis sont recouverts d’huile et de cambouis. Des panneaux Elf et Castrol, Good Year et Michelin, sont fixés sur les devantures.

Le centre ville n’est plus qu’à quelques kilomètres. Plusieurs gratte-ciel, dont une tour gigantesque, fenêtres noires sur murs blanc cassé, percent la couche de pollution. Le chauffeur fait signe que l’hôtel se trouve dans cette direction.

–Pratunam ! Water Gate ! répète l’homme en riant.

Il montre qu’il a compris en levant le pouce. Des voitures, le capot ouvert, gisent sur le bord de la route ; plusieurs personnes sont penchées sur le moteur.

Stop. Feux rouges. L’air chaud s’engouffre par les fenêtres ouvertes à l’avant. Les sifflements stridents et discontinus des policiers qui gesticulent aux carrefours, les musiques des chaînes HI-FI surpuissantes installées à bord des voitures de sport, les klaxons, les pétarades des tuk-tuks entraînent de violents maux de tête ; les changements fréquents et brutaux de direction lui retournent l’estomac. Il se sent mal. Retient un vomissement. Ouvre les boutons de sa chemise et respire profondément. Les odeurs de gaz pénètrent ses poumons. Il défaille. Repose la tête contre le dossier et ferme les yeux. Il chavire, l’estomac au bord des lèvres. Finalement il décide de garder les yeux ouverts pour le reste du trajet.

Le chauffeur bifurque et engage son taxi dans une ruelle si étroite qu’il doit rabattre le rétroviseur pour ne pas le briser. Il débouche sur de nouvelles avenues. Plus larges. Plus encombrées. Le taxi avance par à-coups. Pare-chocs contre pare-chocs. Bifurque une fois encore. Emprunte la descente d’un parking d’un hôtel. Passe sous le bâtiment et sort à l’autre extrémité. Autre avenue. Autre embouteillage.

Le centre de la ville est tout près. La chaussée et les trottoirs sont mieux entretenus. Les étals des artisans ont laissé place à des magasins fermés, aux vitrines bien décorées, à des restaurants thaïs, indiens, coréens, japonais, italiens ou français. Les hôtels se concurrencent en affichant leurs prix, à la baisse, et leurs prestations : Sky view, Sky Lounge… The best of sea food of Thaïland… swimming pool, Music Live, Wine cellar… Par centaines, par milliers, des affiches : Room’s rent –- Guest House – vacancy, sont suspendues aux fils électriques qui traversent la chaussée.

Ici, le bord des trottoirs est alternativement peint de rouge et de blanc. Des arbres à grandes feuilles vertes et à fleurs rouges, qui ressemblent à des chenilles géantes, se dressent à la jonction des rues. D’imposantes jarres noires ou ocre, dans lesquelles sont piqués des yuccas et des aloès, des agaves et des dragonniers, des palétuviers et des camphriers, ainsi que bien d’autres plantes qu’il admire sans pouvoir les nommer, palmes larges ou fines, troncs lisses ou rugueux, sont disposées par intervalles réguliers. Entre les immeubles, des terrains en friche où les chiens lèvent la patte contre des palmiers ; des arbrisseaux recouverts d’azalées aux couleurs chatoyantes surgissent des broussailles. Des bâtiments administratifs et des banques aux murs blancs et aux fenêtres vitrées, grillagées, ont remplacé les habitations miséreuses des périphéries. Des maisons d’architecture coloniale sont entourées de jardins luxuriants. Il passe sous le maillage d’un métro aérien, au design futuriste. Il se glisse entre d’immenses centres commerciaux : Siam center, Gaysorn, Jim Thompson’s House, Thaï House market.

Au milieu d’un gigantesque carrefour grand comme un stade de football, le taxi tourne autour d’un monumental pilier gravé et couvert de feuilles d’or. Des statues de soldats en faction, dorées et revêtues des uniformes coloniaux, gardent l’édifice.

–Victory Monument ! entend-il marmonner le conducteur, après quoi ce dernier rit et garde la main enfoncée sur le klaxon, coupant ainsi la route aux autres véhicules.

Des dizaines de ponts enjambent des rivières saumâtres, couvertes de jacinthes d’eau. Il découvre des choses insolites. Ici, un homme qui s’accroupit pour uriner. Là, une femme sans âge couchée à même le sol. Des enfants mutilés qui tendent mains et moignons. Des bonzes vêtus de robes orange, colliers de perles noires autour du cou. Des hommes d’affaires en costume occidental, mallette de cuir et portable scotché à l’oreille. Des carrioles de fruits et de légumes poussés par des hommes déchaussés. Des chiens sauvages qui se précipitent entre les jambes d’éléphants enchaînés à des pilots de bois. Partout du mouvement, de l’agitation Partout des hommes, des femmes, assis devant leur marchandise à même le sol, dans l’attente de clients.