Flic à Bangkok (Extrait 4)

Le trottoir est étroit. La foule d’autant plus dense. Les bâtiments sont vétustes. Les avant-toits en toiles de tente filent par-dessus le trottoir. Des vieillards se croisent, le dos courbé, transportant trois fois leur poids en marchandises : jerricans, ciment, bois, poissons, fruits ou légumes. Des mendiants mutilés sont allongés devant des cartons gribouillés de quelques mots ou devant un verre de plastique dans lesquels reposent quelques piécettes. Himalai contourne un chariot garni de poissons frais, aux formes surprenantes, aux couleurs étonnantes ; de coquillages, d’anguilles, de tortues, de langoustes et d’écrevisses ; de requins d’une soixantaine de centimètres, la gueule béante. Agenouillé, le vendeur attise les braises d’un foyer improvisé dans une marmite en cuivre.

–C’est délicieux en soupe, je te ferai goûter, Patrick. Mijoté à la sauce nam prik, juste un peu piquante… aie aie ! dit Himalai en agitant ses mains. Allez viens, on continue, tu voulais que je te présente du monde, n’est-ce pas ?

La rue se rétrécit encore, il fait de plus en plus sombre. Les goutte-à-goutte d’eau huileuse des appareils de climatisation tombent sur ses épaules, sans qu’il puisse rien faire pour les éviter. De toute manière il n’en a plus la force, le décalage horaire se fait doucement sentir.

Il est las. Himalai entraîne l’équipe sous un portique, soutenu par une série de colonnes rouges sur lesquelles sont enroulés des dragons noirs, à la gueule féroce. Ces colonnades donnent accès à une ruelle obscure, éclairée par des lampes chinoises, avec un abat-jour en papier huilé rouge orné d’idéogrammes noirs et or. Une foule immense se bouscule en progressant lentement. Des cages, plus ou moins grandes, dans lesquelles des passereaux piaillent sans s’interrompre sont suspendues devant presque chaque fenêtre. Ici, les magasins sont des hangars de grossistes et des ateliers d’artisans et leurs enseignes sont des lamelles de tissu épais. De volumineux sacs de marchandises sont cerclés puis empilés les uns sur les autres, sur les trottoirs. Des caisses sont estampillées aux noms des plus grands ports maritimes : Rotterdam, Kelang, Abidjan, Douala, New York.

Il remarque que les hommes ici sont de grande taille, certains sont aussi grands que lui. Les visages sont plus jaunes, moins brûlés par le soleil. La chaleur est étouffante, insupportable. Piétinements et glissements de savates. Précipitation sans excitation. Sous les ombrelles rouges ou brunes décorées de fleurs ou d’animaux, il remarque de petites différences de traits entre les visages qu’il croise. Les mélanges entre Laotiens, Birmans, Thaïlandais et Chinois colorent les peaux, diversifient les tailles et remodèlent les visages. Les yeux sont ronds ou angulaires. Les nez plats et épatés ou fins et saillants. Les cheveux noirs et brillants. Les épidermes brun clair ou foncé, noisette ou jaunâtre.

Il s’écarte, de même que Suriya et Himalai, pour céder le passage à un sam-lo tracté par un vieux bonhomme essoufflé. Assise à l’arrière, une femme en robe de soie, le visage en forme de pleine lune, blanchi par de la poudre, un chignon tiré en arrière et rehaussé de longues épingles, se rafraîchit à l’aide d’un éventail à main, qu’elle agite brièvement, devant ses yeux noirs, oeil de chat.

–Je vais te présenter une gueule du quartier, fait Himalai, ralentissant devant les vitrines d’une bijouterie à l’enseigne de Premier Class Goldsmith co., LTD, gravée en lettres calligraphiées sur les vitres. Fais ce que je te dis et rien d’autre, ajoute-t-il en poussant doucement la porte vitrée du commerce.