Flic à Bangkok (Extrait 5)

Dix heures 45 minutes. Ngamwongwan road. Klongprem Central Prison – Departement of corrections, ministry of justice. Des barrières métalliques, zébrées de rouge et de blanc, disposées en quinconce sur la chaussée, sont écartées par les jeunes gardes en uniformes bleu foncé, les bérets vissés de travers, occupés à trier les véhicules alignés devant le pénitencier.

La voiture pénètre dans un parc gigantesque, le gazon vert étincelant, les plantes tropicales bigarrées, les arbres en fleurs. Le drapeau thaïlandais, rouge, blanc, bleu, est fixé à un monumental mât qui se dresse au milieu d’un bassin dans lequel s’ébattent des poissons-chats. Des cars aux vitres grillagées, prévus pour le transport des détenus, sont stationnés sous un hangar en tôle, de même que des motos et des voitures. Himalai mène la voiture vers deux colossales portes métalliques dans un mur d’enceinte grisâtre. Un fossé rempli d’eau souillée entoure l’immense bâtiment.

Un garde s’approche, l’uniforme froissé. Il est sec, peau d’ébène, lèvres relevées sur une dentition dispersée. Il se plante devant la portière, du côté d’Himalai, les pouces enfoncés dans son ceinturon, les jambes écartées, un morceau de bois mâchouillé entre les lèvres.

Il écoute d’une oreille distraite la conversation entre les deux hommes, observe l’intérieur de la guérite. Il y trône un bureau d’administration gris métallique, avec un plateau vert, élimé et déformé ; un poste de télévision : c’est le grand prix automobile ; une pointeuse, aux fines aiguilles noires qui retardent de plusieurs heures. Une sentinelle, les rangers délacées, languettes pendantes, est endormie dans un fauteuil pivotant.

Il cherche la photo du monarque. Elle est là. Fixée au mur… au-dessus d’un pissoir de campagne.

Quelques palabres, le garde décroche le combiné du téléphone suspendu au portail.

Il retient son souffle. Il ne mesure qu’à cet instant la situation insensée dans laquelle il nage en ce moment : une engueulade avec le capitaine des narcotiques, l’une des brigades les plus influentes de l’Asie du Sud-Est ; la réquisition d’une patrouille, éloignée de son secteur d’intervention ; et maintenant la division de la suppression du crime. « Très franchement, ce n’est pas ici que je veux tâter du pénitencier », se dit-il en pensant aux risques qu’encourent ses camarades.

Le premier périmètre de sécurité est franchi. La voiture longe un mur de béton surmonté de rouleaux de barbelés et de morceaux de verre pillé.

– Nous avons de la chance, j’avais rendu quelques services au garde qui nous a ouverts, fait Himalai en se raclant la gorge. Faut que je te dise qu’un cousin travaille au greffe de la prison, je l’ai fait demander… on verra bien. Je ne peux pas garantir que nous rencontrions le directeur, mais bon.
– Je ne veux pas le directeur, répond-il. Ton cousin suffira. Tu sais aussi bien que moi que ce n’est pas un officier qui m’apprendra le plus de choses. Tu ne crois pas ?