Flic de quartier (Extrait 1)

—Quel froid!

Tu relèves le col de ton blouson, enfonces tes doigts gelés dans tes gants en cuir noir. Menottes, matraque, arme de service, il ne te manque que le cœur à l’ouvrage.

—C’est bien du matériel de merde.

Il pleut. Appuyé contre le mur de ce bâtiment vétuste, au coin de ce carrefour encombré, tu lorgnes ce kleenex froissé qui passe devant tes pieds. Il flotte. Ballotté. Il pleut. La chaussée est trempée, l’eau s’écoule sur l’asphalte pour aller s’engouffrer dans les caniveaux. D’un oeil, tu observes les bouches d’égout refouler le trop plein. Toutes sortes de détritus sont entraînés dans les rigoles. Un rat noir suit de près. L’éclairage jaunâtre des lampadaires se reflète sur l’asphalte mouillé. Le flux ininterrompu des voitures dessine les ondulations d’un serpent; serpent majestueux qui se glisse entre les immeubles; corps lumineux qui suit inlassablement les contours de la route. Il fait nuit. Il pleut. Les enseignes des établissements publics, bars, cabarets, brasseries, restaurants et hôtels, répandent des lumières tantôt blanches, tantôt rouges, tantôt bleues, tantôt violettes. Traits de couleurs sur les bâtiments noirs. «Des lucioles… un bal de lucioles!» penses-tu. Ton véhicule de service est stationné le long de la chaussée. Tu tends l’oreille, tu as perçu le crépitement de la radio: «L’appel est-il pour moi? te demandes-tu. Non, pour un autre flic.»

Quatre heures du matin. Un cri. Tu relèves les épaules, te mets en mouvements, fatigué. Tu jettes un coup d’œil en direction de la voiture de service, ton collègue y dort à poings fermés. Tu le laisses tranquille. Alors tu marches ou plutôt traînasses, et penses, penses que ces nuits de service n’en finissent pas. Tu sais qu’il te faut chercher au plus profond de toi la motivation nécessaire pour accomplir cette énième intervention. Un cri. Tu te figes. Tes yeux s’écarquillent dans la pénombre. C’est la nuit noire. Tu te dis que toutes ces nuits sont différentes et pourtant si semblables. En y réfléchissant, il te semble que ce sont les couleurs et les lumières, parfois à peines aperçues, qui font le lien. Il y a ces éclairages, néons, halogènes, panneaux publicitaires et lampadaires; mobilier urbain sur fonds noirs, bâtiments noirs. Il y a les teintes, les coloris, les nuances et les grains. Noire. Peau. Jaune. Peau. Blanche. Peau. Ainsi il y a les hommes.

«Ce cri est teinté, teinté de rouge», penses-tu. Et tu reprends ta marche vers cette voix qui demande de l’aide, qui implore protection.

Arc-en-ciel! Les nuits, noires, ne s’offrent jamais, elles se découvrent; alors seulement apparaissent les couleurs. Arc-en-ciel! Les hommes ne s’offrent jamais, ils se découvrent; alors seulement apparaissent les lumières. Et ces trop nombreuses interventions qui finissent dans la douleur t’ont enseigné que la mort, elle-même, se découvre petit à petit. Seulement alors apparaît sa couleur. Rouge. Dans le quartier, elle se pare de son manteau de sang. Quelquefois, face à elle, tu as croisé son regard d’encre. Tu sais aujourd’hui que si elle te choisit, si elle te désigne, alors tu n’as plus qu’à jeter l’ancre. Tu imagines qu’elle n’est rien d’autre qu’un coup de couteau ou un flingue sur la tempe; ou alors un poing sur le visage, un coup de pied dans les gencives. Que l’adversaire est à terre, qu’il a peur, qu’il est saisi par les cheveux, qu’il est frappé et encore frappé. Tu penses que tant qu’il ne gît pas, inanimé, il représente encore une menace. Il résiste, est enfin neutralisé quand, inconscient, il baigne dans son sang. Zone rouge. Tu sais te persuader que ce sont les règles de ces vies nocturnes, et qu’ici la mort est réservée aux seuls flics et aux putains.

En ce moment, ce sont les couleurs des cuirs que portent les filles, comme une seconde peau, qui te font voir le fuchsia, le rouge, le noir ou le violet. Corsets, string, bas résilles, talons aiguilles et l’air m’as-tu-vu. Le cuir colle à la peau, cuirasse de protection. Protégées, les filles sortent couvertes. Virus oblige. Couvertes pour autant que le client ne rechigne pas. Tout se monnaye, même la mort. Au-delà de ces couleurs, il y a les odeurs. Les filles sentent. Arômes de chair, nombreux sont les parfums. Mélange, ivresse, les sens en éveil. Patchouli, lavande, rose, santal et musc; eau de Cologne, eau de parfum, eau de senteur. Tout se mélange, tout se lie, tout se délie. Tu n’oublies pas les sons, les aigus, les graves, bien souvent les stridents. Ces filles-là crient, elles souffrent et hurlent. Tu as compris que les sons les plus démoniaques ne sont pas toujours ceux entendus. Il y a ces sons intériorisés, longtemps cachés au fond de l’être et libérés dans la peur. Il y a aussi le touché, le doigté et les caresses. Longues caresses, caresses de l’âme. Les filles publiques ne sont jamais caressées, elles sont prises, pénétrées, violées. Alors il y a ce goût, goût de sang.

Dans le quartier, auprès de ces bâtiments, de ces trottoirs et de ces établissements publics qui vomissent de la chair, tu ressens les peurs et la désolation des hommes. Malgré cela, tu perçois aussi la joie; joie des cœurs. Ici, il y a beaucoup d’hommes, ombres faméliques; ils semblent poursuivis; jettent des coups d’oeil aux alentours; remontent les épaules, ralentissent pour mieux accélérer par la suite. À la hauteur de chacune des filles qui, comme des sentinelles, semblent veiller sur de minuscules territoires, bouts de trottoirs, les prix se négocient. Un juste prix. Hochements de têtes, et des oui, et des non, des malentendus et finalement un accord. Alors la fille précède l’homme, ils s’engouffrent dans une allée et s’y perdent.

Il y a aussi des voitures, qui freinent et s’immobilisent, les filles s’accoudent aux portières dont l’une s’entrouvre. Furtive, une main se glisse sur la cuisse, palpe la marchandise. Alors la fille jette un regard en coin à ses consœurs. Hésite, se décide, et se faufile à l’intérieur de l’habitacle. Commence alors un voyage… un voyage sans grâce éternelle. Toutes en sont conscientes.

Ce soir, tu as le vague à l’âme, tu es triste et mélancolique. Tu t’interroges beaucoup, beaucoup trop. Tu traînailles depuis plusieurs années dans ce secteur. Tu es étonné de lui découvrir encore de nouveaux secrets. Étonné d’y faire de nouvelles rencontres. Tu aimes ce quartier-là. Il est chaud. Les gens sont chauds, les affaires sont chaudes. Alors que cette nuit est plutôt sombre, froide, peu engageante, mortelle. C’est le printemps, le mois d’avril. L’hiver est passé, mais il fait encore froid. Très froid. Aujourd’hui il pleut! Il est vrai que le quartier s’anime au gré des saisons. C’est le printemps et les cœurs se réchauffent. Les hommes viennent s’enflammer auprès des filles. L’alcool apaise les gens et les incite aux rencontres. Dans quelques semaines, ce sera l’été. Les gens seront alors plus gais, tout semblera facile. Les fenêtres s’ouvriront sur d’autres mondes. Les musiques d’ailleurs se feront entendre, les filles et les garçons se séduiront, les hommes seront aux anges… et fragiles. Durant ces chaudes journées estivales les étalages de nombreuses épiceries s’étendent sur les trottoirs; fruits et légumes s’offriront aux regards. Les soirées s’éternisent. Belles soirées. Chaudes soirées. Quelles que soient les saisons, dans le quartier, les snacks et les kebabs côtoient les restaurants les plus prestigieux. On y trouve les cuisines les plus diverses; la cuisine orientale s’allie à celle du nouveau monde, l’européenne et l’africaine se partagent la clientèle enchantée par la diversité. En outre, toute l’année les hôtels sont bondés, les chambres sont réservées par des hommes d’affaires, par des femmes d’affaires, par des touristes. Chambres occupées, nuits courtes. Des hommes et des femmes voyagent et s’arrêtent quelque temps, une nuit peut-être, dans ce petit espace, dans ce quartier, dans cette ville, dans ce pays, dans cet univers insolite. Et c’est nulle part! Arrêt sur image! Dans le quartier le temps semble, quelle que soit la saison, suspendu aux lèvres des belles de nuit, des artistes de cabarets, des danseuses, des travestis et des call-girls. On vit! On meurt! On blesse! On gueule! On gesticule! On klaxonne! Les gens se croisent, plaisantent, se touchent, s’embrassent. Tout le monde se connaît, tout le monde se reconnaît et tout le monde a encore et toujours quelque chose à raconter, à fantasmer, à rêver, à inventer, à pardonner; du pire comme du meilleur.