Flic de quartier (Extrait 2)

Alors tu contrôles l’identité du type, vérifies l’adresse et lui ordonnes de quitter les lieux. Il n’est pas content. Veut rester. Braille à tue-tête. Finalement te tourne le dos et s’enfonce dans la foule, sans manquer de te faire un doigt d’honneur. Tu ne lui en veux pas. Connais bien ce genre de personnage, et sais qu’il a été bafoué dans son honneur. Certains en souffrent et se sentent humiliés par le regard de l’autre. Il se peut aussi que celui-ci soit tout simplement brindezingue. Toutefois tu comprends… sale nègre reste une insulte. Tu sais que l’appartenance ou la couleur de la peau, toutes différences, rattrapent constamment l’homme. Comme une blessure à l’âme, les problèmes d’identité culturelle te font fréquemment flipper. Il y a quelque temps la Centrale annonçait une bagarre de couple. Ça tournait mal et il fallait y aller vite. Feux bleus. Sirènes. Tu arrives en trombe. Montes quatre à quatre l’escalier d’un immeuble vieillot, odeurs pestilentielles à chaque étage. De nombreuses familles d’immigrés vivent ici, entassées comme des animaux. Devant la porte, ton collègue se place sur la droite, toi sur la gauche. Stratégie au cas où un cinglé se précipite au dehors de l’appartement avec une arme. Tu entends des hurlements à l’intérieur. Coup d’épaule, la porte cède. Au même instant la détonation d’une arme à feu déchire l’air.

«POLICE!» cries-tu. Tu es tendu à l’extrême, l’arme au poing, acier froid, et tout se précipite. Ça hurle! Petit vestibule, la porte s’est couchée en travers de la pièce. La salle de séjour est bondée. Des femmes voilées, vêtements traditionnels, vêtements d’ailleurs. Des hommes en t-shirt blanc, training Adidas, vêtements d’ici. Tu aperçois un vieil homme assis sur le sofa.

Ça hurle! Tous sont blêmes. Ça hurle! Charabia incompréhensible. Les hommes se précipitent, courent dans tous les sens. Ça hurle! Tu es à deux doigts de faire feu. Ça hurle! Tu as la trouille. La détresse, la peur et l’angoisse se lisent dans chaque paire d’yeux. Pas la haine, mais bien la détresse. Ça hurle! Tu remets ton arme à l’étui. Deux types essayent de fracturer une porte. «Ma fille… ma fille! elle est à l’intérieur… Ouvre!… Ouvre!… Ouvre!» Ça pleure! Ça hurle! Tout le monde crie. Tu ne comprends rien. La détonation résonne encore en toi. Et tu penses au pire. Un gigantesque coup de pied fait voler en éclats les charnières de la porte. Le drame. Tes yeux se sont posés sur le rouge. Tu repousses tout le monde. Hurlement. Te glisses à l’intérieur de la pièce. Une cuisine. Et c’est le saut. Tout est si calme. Tu connais trop cette sensation. N’entends plus le moindre bruit. T’enfonces dans les profondeurs d’un abîme de tristesse. La chair de poule. Le coup de froid.

Carrelage blanc et bien entretenu. Cuisine orientale. Casseroles sur le feu, les couvercles tambourinent, une vapeur s’échappe. Des arômes de curry, noix de muscade, poivre de Cayenne, de safran, remplissent l’air. Des ustensiles de cuisine sont éparpillés sur le comptoir. Les murs sont de couleur orange. Contre l’un d’eux, accroché à un clou noir, un calendrier sur lequel trois derviches tourneurs, bras en croix, semblent en transe. Les rideaux filtrent la lumière, il fait bon. Des armoires murales, pastel, au-dessus de l’évier entouré de faïences jaune pâle. Une table recouverte d’une nappe aux motifs orientaux. Des cahiers d’école et un crayon à mine noire. Une gomme et une calculatrice. Cinq chaises. Près d’un pied de table, brun foncé, la jambe gauche est allongée, la droite repliée en dessous du corps. Jambes nues, blanches. Jupe courte, noire. Bustier échancré, bleu. Petite poitrine. Un bras le long du buste, l’autre près de la tête. Cheveux noirs. Visage d’ange. Lèvres entrouvertes, recouvertes de rouge à lèvres lissant et galbant. Yeux ouverts. Fixes. Soulignés de fard noir. Peau blanche. Le sang se répand sous le corps. Petite tâche rouge dessinée sur la tempe. Le trou est fait. La balle a traversé la tête. L’arme est encore dans la main, les doigts crispés sur la crosse. L’index sur la détente. Ça hurle! Ça hurle! Ça hurle! Tu flottes dans une autre dimension. D’un seul coup, tes tympans semblent se déchirer. Tout s’accélère. Un corps sans vie, une jeune fille, elle s’est flinguée.

«PUTAIN! APPELLE UNE AMBULANCE!» Tu n’es pas dupe, il n’y a rien à faire. Alors, c’est la rengaine habituelle. Commissaire, accompagné de son secrétaire, médecin et brancardiers. Certificat de décès. Le corps de la jeune fille est emporté. Tu aperçois une main blanche sous la couverture qui recouvre la dépouille. Une alliance argentée à l’annuaire; es frappé par la blancheur des ongles vernis. Tu apprendras plus tard que cette jeune fille n’avait pas dix-huit ans. Elle fréquentait un petit gars de son âge, était tombée enceinte. L’incompréhension du père, les coups et les hurlements avaient dévasté l’amour. La balle a traversé le cerveau, mettant fin à deux vies, dont l’une encore dans l’œuf.

Tu aperçois le vieil homme debout au milieu du salon. Tu devines qu’il a fait un immense effort pour se lever. Il halète. Tu devines les larmes qui coulent le long des joues. Il porte sur la tête l’agal, ce ruban noir que l’homme arabe porte fièrement. A revêtu le gallabi, pantalon gris, ample, et une veste européenne. L’homme n’a pas d’âge, la peau de son visage est creusée par les années, le nez aquilin, le sourcil épais. L’homme te rappelle ces guerriers du désert dessinés dans tes livres de jeunesse.

Tu l’observes, penses alors qu’être une famille en exil, c’est vivre un peu ici et un peu là-bas; c’est-à-dire nulle part. Les enfants en exil cherchent l’intégration, une intégration et une reconnaissance, alors même qu’ils doivent affronter les difficultés de l’adolescence, celles-ci sans frontières, sans couleur de peau, sans nationalité. Pour les parents en exil l’exercice est hautement difficile. Ils comprennent parfois difficilement le comportement de leurs enfants. La peur. Ils ont peur de les perdre. Quelques remontrances, et c’est l’incompréhension entre enfants et parents. L’enfant est pris entre deux mondes. Les parents aussi. Le père, humilié, perd son honneur et son rang, choisit quelquefois la manière forte. Et c’est à nouveau un enfant qui paye.

Pourtant tu gardes espoir, certain que l’homme de deux cultures peut être une passerelle. Passerelle qui s’enfonce dans les brouillards pour joindre les rives du midi à celles du septentrion, de l’Orient à l’Occident.

Plusieurs trains entrent en gare, du monde se bouscule. Le brouhaha te sort de tes réflexions. Tu transpires. Te sens mal. Te demandes combien de temps tu vas continuer comme cela. Quittes la gare pour rejoindre le véhicule de service. En chemin, tu penses aux exilés et à leurs détracteurs. «Gros malin, petit prétentieux, te dis-tu en contournant un groupe de touristes japonais. Qu’as-tu fait quand tu balayais du regard le hall de la gare? Tu cherchais bien quelque chose à te mettre sous la dent, n’est-ce pas? Et par hasard t’es tombé sur un Black!» Comme un remords, cette pensée cinglante te traverse l’esprit. Tu n’es pas fier. Pourtant tu sais aussi que le délit de sale gueule est un problème pas facile à gérer pour le flic de quartier. «Sans préjugés! te dis-tu. Facile à dire, mais comment travailler sans faire appel à l’expérience, bonne ou mauvaise? Pourquoi avoir pointé un Africain et pas un autre?» Aujourd’hui, ça aurait pu être un Européen, un Latino-Américain, un Asiatique, un Maghrébin ou bien d’autres. Non, aujourd’hui ç’a été un Black. Il t’est passé sous le nez. Tu l’as ferré. Par ici, les ressortissants d’Afrique de l’Ouest contrôlent le marché de la cocaïne. Aussi, tu ne laisses aucune chance à ceux qui, comme eux, ont la peau noire. Noire d’ébène.

Fatigué, la tête pleine de questions, sans réponses, tu montes à bord de la voiture. Actionnes les essuie-glaces. Il pleut. Le stagiaire n’ose pas rompre le silence. Tu fais tourner le moteur. Et roules. Roules vite, très vite. La vitesse est un privilège des flics de quartier qui ne sont pas contrôlés même dans les couloirs réservés aux autobus.

En route pour le commissariat, tu n’échanges pas un seul mot avec ton jeune collègue. Venant du ciel, un grondement sourd se fait entendre. Tu tends l’oreille et regardes l’horizon. Vois les arbres frémir. Le ciel s’assombrir et des masses sombres, noirâtres, s’approcher. L’atmosphère est lourde. Un orage se prépare.

Quelqu’un va avoir besoin d’aide! murmures-tu.