Flic de quartier (Extrait 3)

Salle de bains. Légèrement à la droite de ton père, tu l’écoutes consciencieusement. Il fait ce geste tant de fois répété. De la vapeur s’élève du lavabo, le miroir embué, une serviette chaude posée sur le rebord. Le blaireau mousse encore. Méticuleusement, ton père fait glisser la lame sur le visage.

—C’est un rituel, dit-il sans te regarder, ta première leçon, fiston.

Le geste est commenté. Technique mille fois employée. Assurance de celui qui sait. Tu es impressionné par la dextérité avec laquelle il se rase. Pas une coupure. De bas en haut, de haut en bas et parfois en diagonale. Gestes vifs et précis. À ton tour, un peu nerveusement, tu tentes l’expérience. Gestes accompagnés par les puissantes mains de ton père. Tu hésites, ne sais pas dans quel sens faire glisser la lame. La peau de ton visage est souple. Tu as treize ans. Avant ce jour, tu observais quelquefois ton grand-père. Sa peau marquée, craquelée, pouvait à tout moment le trahir. Mais son geste était encore précis et jamais tu ne l’as vu se couper. Tu observes à nouveau ton père, stupéfait par l’aisance de ses mouvements. Maladroitement, ce jour-là, et plus sûrement, encore plus sûrement, tu as pénétré la société des hommes. L’apprentissage ne s’est pas fait sans coupures ni ratages.
Le matin, devant ton miroir, ces scènes te reviennent à la mémoire. Réminiscence d’une enfance heureuse. Ce jour-ci, c’est ton fils qui est à ta droite. La lame entre tes doigts, tu l’observes du coin de l’œil. Il n’ose pas encore. Mais son tour viendra!

Ce cérémonial est inscrit dans la loi. Le policier en uniforme doit être lisse comme une jeune fille impubère. La moustache est tolérée, mais pas trop longue. Les cheveux sont courts et les teintures exclues. Avant de quitter ton domicile, tu n’oublies jamais de contrôler ces détails, sous peine de sanctions disciplinaires. «Mon avenir professionnel en dépend», réponds-tu en riant à tes enfants qui te questionnent sur les raisons de passer tout ce temps à te préparer.

Et il y a les chaussettes noires. Elles ne doivent pas être grises, blanches ou de couleur. Elles sont noires.

Tu as toutefois la liberté de choisir tes sous-vêtements. Certains profitent de cette autonomie et portent caleçons, culottes, strings ou maillots de couleur; laissent exprimer ainsi leur fantaisie. Mais la plupart n’osent pas, prétends-tu, en restent au slip standard de couleur noir. Il y a aussi ceux qui adoptent les tenues de camouflage, couleur d’automne, de feuillage, «ce sont les durs!» dis-tu en souriant.

Il va sans dire que les tatouages, les percings et le port de boucles d’oreilles sont prohibés.

Ainsi, rasé de près, tu fais le tour de ta petite famille. Jettes un coup d’œil par-dessus l’épaule de ton fils; il révise un texte, a une épreuve ce matin. Tu lui caresses la tête en lui souhaitant bonne chance, et souris en repensant à tes études et aux difficultés que tu as eues. Rien n’a véritablement changé! Tant d’exercices à effectuer à la maison, et tu t’interroges sur ce que tes mômes font à l’école; autant d’années à ingurgiter les maths et la grammaire, pour connaître, à la sortie, si peu de la vie. Tu souris. Souhaites donner à tes enfants l’amour des livres. Puis abandonnes ton fils à sa tâche. Dans sa chambre, ta fille répète inlassablement le nom de plusieurs capitales européennes qu’elle doit savoir par cœur; capitales qu’elle oubliera dans quelques semaines, ne se souvenant que de celles que tu lui as fait visiter ces dernières années. Sa mère lui brosse les cheveux. Les tire en arrière et peste contre un nœud plus coriace que les autres. Tu t’approches d’elles, les embrasses l’une après l’autre, en leur glissant à l’oreille un petit mot tendre. Tu avances près de la fenêtre, rideau de pluie, chaussées trempées; te demandes quand le temps va s’améliorer; penses que c’est pour bientôt.

Il est l’heure de t’en aller. Tu ramasses sur le meuble à chaussures tes clefs, ton téléphone portable et ton porte-monnaie, vérifies si la carte de police s’y trouve; glisses le tout dans les poches d’une veste en cuir, chaude, que tu enfiles et fermes jusqu’au col, que tu relèves.

—Salut mes chéris, bonne journée et à ce soir, lances-tu en refermant la porte derrière toi.