Flic de quartier (Extrait 4)

Une sonnerie stridente retentit dans le commissariat. Tu te rends vers l’appareil de transmission. Y découvre un communiqué radio envoyé par la Centrale. L’alarme sonore annonce qu’il faut rapidement prendre note de la communication: PAS DE CONGÉ SAMEDI 23 MAI. IMPORTANTE MANIFESTATION ANTI-MONDIALISATION. TOUT LE PERSONNEL EST MOBILISÉ. DEGRÉ ROUGE. ORDRES SUIVRONT-

— ROUGE ! cries-tu à l’intention des collègues. Degré maximum, grabuge à l’horizon, ajoutes-tu discrètement.

Quelque peu découragé, tu fais deux trous à la perforatrice sur le communiqué et le classes parmi d’autres. Répétition inlassable des mêmes gestes. Tu apprends par un simple bout de papier qu’un congé est supprimé. T’y attendais. À l’arrivée de la belle saison, de nombreuses manifestations sont organisées. Un jour, tu protèges l’extrême gauche et un autre l’extrême droite. Les deux bords t’en veulent, les centristes aussi. Tu ramasses les coups.

Tu as participé aux manifs des paysans mécontents, à celles pour ou contre les étrangers, les sans-papiers, les femmes, les squatters; à celles des antimilitaristes, des skinheads et des témoins de Jéhovah, ou alors des raëliens; à celles du personnel médical, des homosexuels, des bonnes sœurs; à celles des contestataires, des révoltés, des protestataires de tous horizons… et tu en oublies. Lire ce communiqué qui annonce la suppression de ton congé te rappelle la manifestation du 21 novembre dernier.

Tout commence de façon assez habituelle. Rendez-vous au sous-sol du commissariat principal. Appel. Rencontres avec les collègues qui vont t’accompagner au combat, fleurs au fusil. Pour la plupart, cela fait des mois, voire pour certains des années, que tu ne les avais pas revus. Alors chacun s’approche, on se serre la main. Les commentaires, les plaisanteries et les rires détendent l’atmosphère. Ce jour-là, les officiers ne chôment pas. Ils courent dans tous les sens, hurlent, s’engueulent et éructent des ordres. «Attendre, il est urgent d’attendre», marmonnes-tu. L’ordre suprême arrive. Voilà que l’officier supérieur rassemble tout le monde et donne les dernières directives. «Attends, mon garçon, glisses-tu à l’oreille de ton camarade de route, on verra bien sur place.»

Le matériel de corps est distribué. Matraque, noire. Gilet pare-coups, noir. Casque à visière, bleu. Masque à gaz, noir. Protections pour les jambes et les bras, noires, et l’inévitable bouclier en plastique transparent, rayé. Tu as doublé de volume, transpires sous l’attirail. Tu es censé faire peur, très peur, dans cet accoutrement.

C’est alors l’embarquement dans les fourgons grillagés, la colonne des véhicules et le départ. Après… l’attente! Les fourgons sont bien trop petits pour contenir tout le monde qui se trouve à l’intérieur et vu le matériel que chaque homme porte sur lui, l’ambiance est garantie. Il fait chaud. Ça pue. Tu te résignes. T’encourages en te disant que l’État s’occupe de ton congé, que tu ne dépenses pas d’argent dans ces moments-là… et que tu accumules des heures supplémentaires. Heures récupérées à la belle saison. Parfois payées.

Le déplacement des manifestants est diffusé sur les ondes. Tout le monde attend le déroulement des événements. Les chauffeurs reçoivent l’ordre de se déplacer, en colonne, mais toujours discrètement. Les hommes assis à l’arrière discutent, plaisantent, resserrent leurs lanières, leurs lacets, vérifient le fonctionnement des masques à gaz, se motivent. Il y en a toujours un qui fait profiter l’équipe de son répertoire de chansons grivoises. Ambiance virile.

Les heures s’écoulent et ton groupe est envoyé pour assurer le flanc droit de la manifestation. Des opposants viennent perturber le déroulement de celle-ci. Et c’est la bagarre. Tension. Peur. Hurlements. Tu es seul, le bouclier levé devant les yeux, tu te demandes vraiment ce que tu fais là. Il faut y croire. Il fait sombre, depuis quelques minutes la nuit est tombée. Les sirènes hurlent. Les gyrophares éclairent l’horizon. Il fait sombre et tu as peur. Ton casque se fait lourd. La visière est sale. Tu as l’impression d’étouffer. Les contre-manifestants sont à deux pas. On hurle! Des projectiles s’abattent sur le groupe. Sans tourner la tête, tu sens la présence réconfortante de ton camarade de gauche, de ton camarade de droite. Épaule contre épaule, ordre de charger. On hurle! C’est la débandade. Il fait sombre. Le bouclier pèse de plus en plus lourd. La visière est embuée et tu ne vois bientôt plus rien. Tu cours. Tu ne sais pas pourquoi, mais tu cours. Tu cours en direction de ces gens qui fuient. On hurle! Tu penses à ta sécurité. Des manifestants armés de frondes de chasse tirent des billes d’acier, d’autres lancent les pommes de terre dans lesquelles ils ont planté des lames de rasoir, d’autres encore jettent des cocktails molotov. C’est sans parler des cailloux, des chaises, des tables et de tout le matériel urbain qui tombe entre leurs mains. Le stress te gagne. Si tu lèves le bouclier, les cailloux viennent te fracturer un tibia. Au contraire, si tu le descends, c’est la visière du casque qui vole en éclats, sous l’impact des billes d’acier. On hurle! Tu as peur. Il fait sombre. Tu cours. Tes camarades sont près de toi. Ça te rassure! Tu vois Gégé, lui fais un clin d’œil, te demandes s’il a aussi peur. Tu es attentif à chaque mouvement, à chaque son, à chaque hurlement. Un klaxon strident annonce que le tonne-pompe intervient. Tu te mets de côté, laisses passer. Des milliers de litres d’eau giclent. Tu souffles, reprends ta respiration. Il fait nuit. Ton cœur bat la chamade. Tu reçois l’ordre de mettre le masque à gaz. Retires le casque, places les attaches de plastique, vérifies le fonctionnement du matériel, remets le casque. Trois secondes se sont écoulées. Ton équipe se protège derrière le tonne-pompe. Les gaz sont projetés sur les manifestants. Une fumée blanche s’élève. Quelques secondes de répit et la course reprend. Tu cours entre les voitures, stoppées par le mouvement de la foule. Tu étouffes dans le masque de plastique, la visière embuée. Tu n’y vois rien. Les manifestants prennent d’assaut d’autres groupes. Bagarre de rue. Les automobilistes sont terrorisés. Des passants se protègent dans les allées d’immeubles. Les vitrines des commerces sont brisées, tout comme les lampadaires. Carrosseries enfoncées, deux-roues renversés. Containers en feu. Les projectiles tombent de partout, de nulle part. Le bouclier te paraît bien fragile. Il fait nuit. Les incendies offrent une vision apocalyptique. Des gens courent dans toutes les directions. Tu ne sais plus qui est qui; les bons ou les méchants. La matraque levée, tu frappes au hasard.

« PRENDS ÇA!» cries-tu à pleins poumons. «ENFOIRÉS!» ajoutes-tu, fou de rage, fou de crainte. Toi qui t’étais juré de ne pas courir, de ne pas frapper. Tu agis comme un fauve. La trouille. La rage. La haine. Des voitures sont retournées. Elles s’enflamment. Tu crains l’explosion. Tu cours. Hurles dans ton masque et frappes. Tu oublies tes camarades. Ne crains plus rien. Les sons te paraissent lointains. Tout semble fonctionner au ralenti. Un de tes camarades s’écroule. Les vêtements en flammes. Il est roulé dans une couverture. Tu vois qu’on étouffe le feu. Te retournes contre les manifestants. Serres fortement la matraque. La rage au ventre.

Tu n’as plus peur. Tu frappes pour faire mal. Sec, puissant. Ni l’homme à terre, ni celui armé de cailloux ou de frondes ne t’effraient, à présent. Tu cours. Tes compagnons de combat t’accompagnent. Tu hurles de toutes tes forces. Tu es prêt à recevoir des coups. Prêt à en donner.

L’heure des comptes arrive. Les blessés des deux camps sont acheminés à l’hôpital le plus proche, soignés par les mêmes médecins, et parfois en convalescence dans les mêmes chambres. Les propriétaires pleurent sur les dégâts. Les pompiers éteignent les dernières flammes. La circulation est rétablie. Il est temps de regagner le commissariat. Dans le fourgon, pas un mot n’est prononcé. Chacun se repasse le film des événements. Tu scrutes ces visages épuisés. Les yeux rougis par les gaz lacrymogènes; les peaux sales, noires, sur lesquelles les larmes ont dessiné une trajectoire hésitante; les cheveux hirsutes et poisseux; le regard perdu. Rien n’est dit. Tu observes tout cela et penses que l’homme vit dans le silence. Il peut crier, même hurler, mais c’est le silence qui gagne. Ces instants, épaule contre épaule, sont des instants de grande fraternité. La gorge serrée, tu sais déjà qu’à la cafétéria tu feras le beau, comme tes camarades. De franches rigolades, des embrassades et tu te sentiras plus fort. Et tu auras le sentiment du devoir accompli. Toutefois, il te semble bien que, une fois encore, tu aies été le jouet d’événements qui te dépassent. La haine qui se lisait sur les visages de ces jeunes manifestants te laisse un goût d’échec. La haine que tu as exprimée en courant contre eux te laisse ce même goût d’échec.