Flic de quartier (Extrait 5)

Tu regardes autour de toi. Tu fais un pas. Le plancher grince. Il fait sombre. Le plafond est haut. Des moulures de plâtre blanc font se joindre les murs au plafond. Un long couloir. Tu comprends immédiatement que cet appartement est occupé depuis des décennies par la même personne. Rien ne semble avoir troublé ce lieu depuis bien longtemps. Le sol est en bois, de longues plaques de chêne patiné donnent à la pièce une impression de profondeur. Plusieurs tapis usés recouvrent une partie du parquet. Les murs sont recouverts de vieux papiers; tapisserie d’une autre époque, peut-être du XIXe siècle; paysages, arbres, ruisseaux, jeunes filles en robes amples, ombrelles. Les couleurs sont passées, le papier usé. Sur ta gauche un gigantesque miroir, cadre doré, bois massif, domine une commode en chêne brun foncé; couleur passée. Un napperon blanc est négligemment posé sur le meuble où se trouvent des clefs, des papiers, des journaux, un cendrier dans lequel des pièces de monnaie ont été oubliées, et une foule de petits objets. Sur ta droite, un portemanteau, sur lequel reposent plusieurs vieilles tuniques d’après-guerre, beiges, bleu marine. Deux chapeaux en feutre beige y sont aussi accrochés. Des chaussures en cuir noires, bordeaux, brunes sont alignées proprement le long du mur; elles sont toutes posées sur de vieux papiers journaux. «Tout est paisible. Comme dans l’appartement de toute personne âgée», penses-tu.

Les sons sont étouffés et les bruits qui viennent de l’extérieur se frayent difficilement un passage jusqu’à nous. La tranquillité règne sans partage. Une douce chaleur caresse ton visage. L’odeur des vieux meubles, des vieux tapis, des vieux murs, des vieux souvenirs, est comme suspendue dans l’atmosphère. Les fenêtres ne laissent passer que des lumières froides et tendres. Même les ampoules ne diffusent qu’un éclairage tamisé. Tout semble prêt à s’éteindre, à mourir.

Tu avances pas à pas, le parquet grince. Il y a deux portes au fond du couloir et deux autres plus proches. L’une sur ta gauche et l’autre sur ta droite. Tu hésites, pousses celle de droite, poses la main sur une poignée en laiton, remarques que la porte est finement travaillée, une moulure y forme un rectangle. La pièce est plongée dans le noir. La fenêtre est fermée, les rideaux tirés et le store descendu. Tout indique que cette pièce n’est pas occupée. «Et depuis bien longtemps» te dis-tu. Il y règne un silence pesant. Un mince filet de lumière te permet tout de même de distinguer l’intérieur. Une table recouverte de vieilles revues, des meubles entreposés sans avoir jamais trouvé leur place. Le sol est jonché de tapis orientaux. Des paquets de vieux journaux sont ficelés et entassés dans le coin de la pièce. Un plafonnier. Un lit. De nombreux sacs en cuir te font penser que le locataire est un voyageur. Tu refermes la porte. Ouvres celle de gauche et accèdes à une vaste salle de séjour. Un gigantesque canapé. Deux fauteuils. Là encore, plusieurs vieux tapis usagés recouvrent le parquet. Ça grince. De lourds rideaux protègent de l’extérieur. Une télévision est posée sur un ancien meuble à roulettes. Sur une petite table traîne le programme de télévision de la semaine, une télécommande et des lunettes, un cordon tressé joint les deux branches, le tout semble avoir été rangé précautionneusement. «La télévision est une fenêtre, fenêtre sur le monde… sur le savoir», penses-tu en l’observant. Et te dis que c’est bien souvent l’unique lien entre les personnes âgées et la société. Société qui rejette la vieillesse et méprise l’ancienneté. Alors le vieux se cache derrière ces immenses rideaux et allume la télévision. Il y passe des heures, heures de tranquillité, heures de réflexions, heures d’incompréhensions; incompréhensions face à ce monde qu’il ne reconnaît plus.

Sur la droite se trouve une horloge comtoise. Tu l’observes longuement: «Elle aussi appartient à un autre temps.» Et penses qu’à ces époques-là les hommes savaient attendre, les hommes savaient compter, compter les minutes passées. Tu penses aussi que ce sont des époques où les hommes apprenaient à écouter et observer. Le bruit produit par le balancier te rassure. Une foule de souvenirs rejaillissent; souvenirs d’enfance; souvenirs de vacances chez tes grands-parents; souvenirs heureux. De longues minutes d’attente; écoute de ces tic-tac rassurants. Un lustre, aux mille morceaux de cristal, descend du plafond. «Un ciel étoilé!» te dis-tu en levant les yeux. Tu jettes un coup d’œil à ton collègue, il te regarde aussi. Rien à ajouter. Tu te diriges vers le fond du couloir. Pousses une des deux portes restantes et te retrouves dans une cuisine. Une armoire encastrée. Murs peints à l’huile, de couleur vert pâle. Un évier blanc en céramique craquelée. À l’intérieur tu y trouves une assiette, un couteau, une fourchette et un verre. Ustensiles qui ont accompagné le vieux. Des casseroles sales sont posées sur la cuisinière. Cuisinière à gaz. Une table recouverte d’une nappe en plastique; nappe aux carrés blancs et bleus. Une revue ouverte à la dernière page; page des mots croisés. Un crayon gris posé en travers. Une coupe contenant plusieurs fruits mûrs. Une bouteille de vin. Deux puzzles de paysages montagneux, parois rocheuses, lacs somptueux et forêts de sapins, accrochés au mur. Fenêtre à carreaux. Poignée en métal forgé. Rideaux transparents rouge et blanc. Tu jettes à nouveau un regard à ton compagnon de route. Vois ses lèvres bleuies.

—Prêts pour la dernière pièce?
—Ouais! répond-t-il sans même se retourner.

Tu distingues la forme du corps allongé sur le lit. La chambre est plongée dans l’obscurité. Tu allumes la lumière. Le corps est couché sur le dos. Une paire de pantoufles brunes, soigneusement posées près du lit. Tu t’approches et regardes le visage. Frêle, le nez pincé, légèrement galbé aux narines, les cheveux gris-blanc tirés en arrière. Les yeux fixés sur le vide. La bouche ouverte laisse apparaître des dents jaunies. La peau est pâle, parsemée de taches de vieillesse. «Des fleurs de cimetière», te dis-tu. Une pensée pour les mains de ton grand-père; mains tant de fois caressées et caressantes.

Tu observes les lèvres blanches. Le corps rigide. Les bras tendus par-dessus les draps. Les doigts minces et recroquevillés. Un livre est posé sur le lit. De l’index tu le retournes – Saint-Exupéry, Citadelle.

Tu avances dans la pièce et ouvres la fenêtre. De l’air s’engouffre.

—Tu sens? demandes-tu à ton collègue.
—Je sens.

Sans te retourner, tu devines qu’il regarde le corps du vieux.

—Souviens-toi bien de l’odeur.
—Pourquoi?
—Tu la rencontreras bien des fois, dans le métier.
—Ah bon.
—Eh oui.

Silence. La fenêtre ouverte, un courant d’air soulève le rideau. Blanc.

—Va chercher la fille.
—D’accord.

Tu considères encore quelques instants le vieux. Aperçois sur une étagère des photos, toutes soigneusement encadrées. Noir et blanc pour les plus anciennes, des hommes et des femmes, tous très fiers de poser devant l’objectif. De longues robes très amples pour les unes, des costumes foncés pour les uns. Photos couleurs pour les enfants et petits-enfants. Toutes ces frimousses qui rayonnent de vie. Et tu penses alors que d’une existence, il ne reste que ce cliché: «Tu sembles scruter les photographies, grand-père. Tu es couché, tu es mort, tu es parti. Grand-père, tu es l’histoire passée, tu es l’histoire écoulée, bon voyage!» Tu sens comme un souffle et frémis. Regardes autour de toi et te dis que l’âme du vieux est très certainement encore dans la pièce; qu’elle te regarde et voit ce que tu es…

La fille entre. Tendue. Pâle. Triste. Tu comprends que c’est la première fois qu’elle voit la mort. Les lèvres pincées, les yeux humides. Quelques larmes. Elle n’attendait rien d’autre, reste figée. Rien n’est dit. Tu sors de la pièce. Instant d’intimité, d’éternité.

Tu appelles la Centrale. Viennent le commissaire et son secrétaire, le médecin et les croque-morts. Constat de décès. Rien d’anormal. Le corps est emporté. Avant de fermer la porte, tu jettes un dernier coup d’œil dans ce qui te paraît être un sanctuaire.