Grave panique (Extrait 2)

Djamel acquiesce, le visage sombre, esquissant trois pas de danse, le pouce et l’auriculaire dressés en direction de ses amis.

— Eh, il y a d’la meuf, mec, look! dit Dali, désignant trois gamines qui changent de trottoir en les apercevant.

Elles sont sobrement vêtues, les cheveux protégés par un foulard, et tiennent leur cartable contre leur poitrine.

Les garçons se tournent dans leur direction. Ils sifflent en gueulant des insanités. Dali fait mine de se précipiter en traversant la moitié de la chaussée.

Les filles accélèrent et tournent à l’angle d’un petit immeuble de trois étages en briques rouille. Des voitures klaxonnent. Dali fait quelques bras d’honneur et revient vers ses complices hilares.

— Arrête ! Tu gaves. On file maintenant. On a un fixe avec Kad, fait Djamel en passant un bras sur les épaules de son ami, l’autre sur celles de Brahim, qui termine un tag qu’il dessine avec un aérosol de couleur contre un mur bétonné couvert d’affiches électorales déchirées, peinturlurées d’insultes et de dessins obscènes.

Ils se déplacent en chahutant en direction du quartier du Franc-Moisin, barres d’immeubles bétonnés voisines de celles des 4000. Leur allure est une mise en scène finement rodée. Ils avaient huit, dix, douze ans et déjà calquaient leurs gestes sur ceux de leurs grands frères.

L’appartenance, à une bande ou non, n’est pas une option ici, en banlieue nord. Que tu le veuilles ou pas, tu es étiqueté selon ton quartier, ton immeuble, ton école, ton territoire. Si l’origine n’est plus trop déterminante, si la couleur de peau indiffère, à présent c’est l’adresse postale qui compte. Ici, l’homme est déterminé par sa boîte aux lettres. Une appartenance, une identité. Double étrangeté, celle de naître au monde et celle de véhiculer un autre monde. Naître à la Courneuve, au Franc-Moisin, à Pleyel ou aux Cosmonautes, c’est chaque jour en payer le prix.

Dès ses onze ans, Djamel s’est bâti une solide réputation en étalant Youssouf dans le parking d’une supérette des 4keus. À quinze ans, Youssouf était chef de bande. Il a montré qu’il ne se laisserait pas faire. Règne aussi ici la loi naturelle du muscle. Tous s’y sont résignés.

Youssouf s’est tourné face à ses camarades. Il avait été vaincu. Son visage était en sang. Pourtant il était encore prêt à en découdre, à en crever si nécessaire. Il a été rétrogradé ce jour-là au numéro trois de la bande.

Brahim, le second, est resté tranquille, n’a pas osé affronter Djamel, qui prenait ainsi le pouvoir. Il a observé Youssouf se faire battre. Il a croisé ses yeux. Pas de peur. Pas de haine. La défaite. Résignation. Humiliation. Force de loi dans la cité.

À présent Brahim rabat avec ses camarades la clientèle fumeuse de haschisch. Tu cherches d’la beu? proposent-ils, sans trop être inquiétés par la police qui n’a que rarement les moyens d’intervenir pour quelques grammes d’herbe. Ils s’éloignent uniquement quand ils repèrent une voiture de la BAC, la brigade anticriminalité.

Le rituel des deals de halls d’immeubles est bien rôdé. À l’extérieur, les guetteurs et les rabatteurs sont chargés de repérer les flics et d’orienter les clients vers le vendeur, qui se place dans les étages d’un quelconque immeuble. Quand ils montent, les clients déposent l’argent sur une marche d’escalier, le vendeur fait de même avec la marchandise. L’important, c’est de s’assurer que le client n’est pas un indic ni un flic. La clientèle est variée : des lycéens, des commerciaux, des chauffeurs livreurs, des chômeurs… ils peuvent venir d’une cité voisine ou de la ville. De toute façon, il faut leur faire passer plusieurs contrôles : devant l’immeuble, dans le hall, dans les étages. Au cas où ça ne tournerait pas rond, au moindre doute, le vendeur se réfugiera dans un appartement, dont la bande aura négocié un dédommagement auprès du locataire, généralement une mère de famille ou un retraité, des gens dont les trois, quatre ou cinq cents euros promis permettront de boucler la fin du mois.

L’équipe sous l’autorité de Djamel n’est pas encore assez balèze pour tenir à elle seule ce genre de petite entreprise, elle n’est pour l’instant que second couteau dans une organisation plus étendue. Mais Djamel compte bien s’élever…